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Circulez, il n’y a rien à lire !

Chronique d’un rideau mal inspiré

Il arrive parfois que l’Histoire, cette grande dame que l’on croit rangée, se penche soudain à notre fenêtre. Elle ne frappe pas. Elle ne s’annonce pas. Elle regarde, sourit, et nous rappelle que rien n’est jamais tout à fait réglé.

Il y a quelques jours, j’évoquais qu’en janvier 1898, Émile Zola écrivait « J’accuse ». Il ne murmurait pas. Il n’argumentait pas à demi-mot. Il accusait. Publiquement. À la une. Avec cette tranquille insolence des écrivains qui savent que la vérité, quand elle dérange, finit toujours par coûter cher. À lui, cela valut un procès. À la République, une leçon durable, du moins l’espérait-on.

Cent vingt-huit ans plus tard, à Nice, nul écrivain en colère, nul article tonitruant. Juste une vitrine. Des livres. Quelques collages. Les Parleuses, une librairie féministe, paisible, parfaitement éveillée, installée là où la rue fait encore société. Et puis, un jour de décembre, le passage d’un ministre.
Un ministre dont la simple évocation provoque, chez certains, une légère crispation du sourcil et, chez d’autres, une envie irrépressible de rappeler quelques faits.

Un de ces passages officiels qui, par un curieux phénomène, rendent soudain certaines paroles plus visibles que d’autres.

La réponse de l’État fut d’une sobriété presque pudique. Pas de débat. Pas de contradiction. Un rideau noir. Tiré proprement, méthodiquement, comme on ferme les volets avant une scène embarrassante que l’on préfère ne pas commenter. Le geste est discret, presque élégant. Il est surtout révélateur. Car ce genre de zèle ne surgit jamais tout à fait par hasard. Il prospère dans un climat où l’on comprend vite ce qu’il vaut mieux couvrir, et ce qu’il est plus confortable de protéger.

Il aura fallu trois ans à la justice pour nommer les choses. Trois ans pour rappeler que masquer une parole, n’est pas la préserver, mais la faire taire. Trois ans pour dire, calmement, que la liberté d’expression ne se suspend pas au passage d’un cortège officiel, et que l’ordre public ne consiste pas à amortir les aspérités d’un pouvoir déjà bien entouré.

Le jugement rendu ce 14 janvier 2026 par le tribunal administratif de Nice n’a rien d’anecdotique. Il dit quelque chose de profond sur notre époque. Sur cette étrange tentation de rendre le réel invisible lorsqu’il dérange, tout en affirmant que tout va très bien, en jurant la main sur le cœur que la liberté est intacte. Sur cette croyance un peu naïve qu’un rideau suffit à régler ce que la parole, parfois, met en lumière. Zola, déjà, savait que non.

La comparaison n’est pas excessive. Elle est instructive. Hier, on poursuivait l’écrivain. Aujourd’hui, on administre le silence. Le procédé s’est adouci, rationalisé, presque aseptisé. Mais l’intention, elle, reste familière. Faire taire sans avoir l’air d’y toucher. Protéger sans jamais avoir à répondre. Gérer le symbole plutôt que d’assumer le débat.

Ce qui est rassurant, au fond, c’est que la mémoire résiste mieux que prévu. La justice, parfois lente mais rarement amnésique, finit, quelques fois, par rappeler à l’État qu’il ne peut pas tout se permettre, que la rue n’est pas un décor, que les vitrines ne sont pas de simples surfaces commerciales, et que la liberté d’expression supporte mal qu’on la couvre, d’autant moins quand elle vise juste.

Quant aux figures de passage, l’Histoire a ce talent particulier pour trier, avec le temps, ceux qui méritent d’être retenus et ceux qui se contentent de passer. Il en est de même pour les paroles, certaines demeurent… et certains gestes s’effacent. Le rideau noir, lui, restera comme ce qu’il était : non pas une protection, mais un aveu.

La mémoire n’est pas une commémoration. C’est un fil. Et parfois, il mène d’une Une de journal à une vitrine de librairie. Ce n’est pas un hasard. C’est une continuité. Et, entre deux gorgées, une manière très tranquille de rappeler que la liberté ne demande pas à être couverte, seulement à être regardée.

Aller plus loin

Décision de justice du 15 janvier 2026 – Tribunal Administratif de Nice