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Dans l’œil de l’autre : ce que la collection Sidarta m’a laissé voir

La collection Sidarta a choisi de se dévoiler pour la première fois dans son intégralité au musée Bonnard, au Cannet. Soixante-quatre œuvres, vingt-huit artistes, un siècle d’histoire de l’art resserré autour d’un même socle : l’attachement au sujet, au métier, à la composition et à la lumière. Une collection guidée par l’œil d’une collectionneuse passionnée, privilégiant la longue durée, celle où la peinture n’est pas un effet mais une construction patiente, ancrée dans la sensation et le pouvoir de la couleur, pour reprendre les mots de la commissaire de l’exposition, Véronique Serrano.

C’est avec cette idée en tête que je suis entré dans le musée, en ce dernier jour d’exposition, accompagné de ma mère. Une habitude que je cultive depuis longtemps, presque un rituel. La précédente remonte à peu de temps : Cézanne au Jas de Bouffan, au musée Granet à Aix-en-Provence, arpentée de la même manière, dans ce même tempo lent, attentif, respectueux. Aller au musée ensemble n’est pas un exercice de transmission savante. C’est un partage de regard, un temps suspendu où l’on accepte de ne pas voir les mêmes choses, ni de la même façon.

Comme toujours, je me suis arrêté devant chaque œuvre. J’ai lu chaque cartouche. J’ai pris le temps de situer les pièces, leur date, leur technique, leur place dans une trajectoire artistique. Cette lecture fait partie intégrante du regard. Elle ne l’alourdit pas, elle le prépare. Pourtant, malgré cette attention méthodique, tout ne s’imprime pas avec la même intensité. Certaines œuvres s’installent. D’autres passent. Ce tri ne relève ni de la hiérarchie ni du goût raisonné. Il tient à quelque chose de plus intime.

Ce billet ne raconte donc pas l’exposition. Il raconte ce qui, après avoir tout regardé et tout lu, a continué de faire signe.

Puis il y a eu la Tête de femme d’Henri Matisse, pinceau et encre sur papier, 1946. Une œuvre d’une radicalité désarmante. Un trait, presque rien. Et pourtant, le visage est là. Présent, indiscutable. Pour l’anecdote, c’est sans doute la seule œuvre de l’exposition pour laquelle ma mère et moi sommes parvenus immédiatement à la même conclusion, sans discussion ni analyse : tout repose sur ce trait, et tout tient grâce à lui. Matisse n’explique pas un visage, il le fait advenir. Cette économie extrême dit beaucoup de la confiance accordée au regardeur. Rien n’est imposé, tout est suggéré.

Les natures mortes de Giorgio Morandi, peintes entre les années 1950 et 1960, ont été parmi ces points d’arrêt. Quelques objets seulement, toujours proches, presque immobiles. Rien ne s’y passe, et pourtant tout s’y joue. Morandi ne peint pas les choses, il peint leur cohabitation, la distance infime qui les sépare, l’air qui circule entre elles. La peinture devient une discipline du temps. On ne regarde pas ces œuvres rapidement. On s’y pose. Elles exigent du regard la même lenteur que celle qui les a fait naître.

L’Étude pour Le Salon de Balthus a agi différemment, mais avec une force comparable. Une scène intérieure, fermée, silencieuse. Les corps sont présents, mais retenus, presque contraints par l’espace. Rien n’est frontal. Tout se joue dans la composition, dans la tension contenue. On ne regarde pas cette œuvre comme une image, mais comme une pièce dans laquelle on entre prudemment. Là encore, le temps ralentit.

Ces œuvres n’ont pas été retenues par désaffection pour les autres, ni par indifférence à leur prestige ou à leur place dans l’histoire de l’art, pourtant évidente. Il serait vain de prétendre rester insensible à un Renoir, à un Corot, à un Seurat, à Bonnard ou à Boudin. Beaucoup d’autres œuvres ont retenu mon attention, m’ont arrêté, souvent longtemps.

Mais certaines, plus discrètes peut-être, ont laissé une place particulière. Elles n’ont pas cherché à s’imposer. Elles ont accepté que le regard entre sans être dirigé, sans être pris par la main. Elles ont ouvert un espace plus intérieur, où l’on ne regarde plus pour comprendre, mais pour rester.

En quittant les salles, je n’emporte pas un inventaire mental ni une chronologie maîtrisée. J’emporte des impressions, des silences, quelques formes persistantes. Et cette certitude tranquille : même lorsque l’on regarde tout, même lorsque l’on lit tout, ce que l’on retient d’une exposition n’est jamais ce qu’elle montre, mais ce qu’elle permet.

Ce jour-là, la collection Sidarta ne m’a pas raconté l’histoire de l’art.
Elle m’a laissé entrer.

https://www.museebonnard.fr/index.php/fr/les-expositions/expositions-passees/13-les-expositions/expo-passees/205-un-certain-regard-chefs-d-oeuvre-de-la-collection-sidarta