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Entre généalogie classique et génétique, une mémoire intime en mutation

Mardi 26 mai dernier, ARTE diffusé un documentaire ADN Business – La face cachée des tests grand public. Cette enquête a ravivé en moi une réflexion amorcée il y a plusieurs années ;

En effet, avant de dessiner mes armoiries, j’avais depuis longtemps arpenté les ramifications de mon arbre généalogique. Registres anciens, lignées entremêlées, prénoms oubliés, récits fragmentaires… tout cela faisait déjà partie de ma trame familiale.

Puis, en 2021, bien avant que les plateformes cessent leurs expéditions vers la France, j’ai acquis un kit ADN. Une décision mûrie, motivée non par effet de mode mais par une curiosité méthodique. Je ne cherchais pas à troquer l’archive contre l’algorithme, mais à ouvrir un autre pan du récit. Faire dialoguer la mémoire écrite avec une trace inscrite plus loin encore : celle du génome.

Ce billet n’est ni plaidoyer ni mise en garde. C’est une tentative de mise en perspective : que nous disent ces technologies du lien, de la filiation, et du trouble parfois fertile entre certitude biologique et construction identitaire ?

La législation française est claire : en dehors d’un cadre médical ou judiciaire, un test ADN est interdit (article 16-10 du Code civil). Pourtant, jusqu’en 2023, il était encore possible de se faire livrer un kit via l’étranger. C’est dans cette zone grise que j’ai agi, sans dissimulation ni provocation. Simplement en conscience.

Ma démarche relevait davantage d’un prolongement personnel que d’une quête spectaculaire. Non pas pour obtenir des certitudes, mais pour éprouver autrement les lignées. Ajouter une strate d’observation au patient travail de collecte et de transmission.

Les résultats obtenus via MyHeritage ont mis en évidence un ancrage prédominant français (43,4 %), concentré entre la Flandre occidentale (Belgique) et le Nord de la France. Une donnée cohérente avec mes recherches classiques : les Calonne, les terres du Pas-de-Calais, les méandres de la Lys.

À cela s’ajoutent des composantes germaniques (16,9 %), anglaises (11,3 %), italiennes (nord : 7,9 %, sud : 1,9 %), néerlandaises, bretonnes, espagnoles-catalanes, sardes, et même écossaises et galloises.

Plutôt que de surprendre, ce patchwork reflète les strates politiques et culturelles de l’Europe. Il rappelle que la Flandre fut terre du Saint-Empire romain germanique avant de passer sous influence espagnole. Le brassage est ancien, structurel. Il inscrit la biologie dans l’histoire, et non l’inverse.

Mais ces résultats, aussi séduisants soient-ils, n’ont pas valeur d’absolu. Ils évoluent selon les algorithmes, les bases de données, les seuils retenus. Ils dessinent une tendance, jamais une vérité. Et surtout : ils ne racontent rien seuls. C’est à nous d’en faire récit.

Le documentaire ADN Business diffusé sur Arte en 2025 rappelle avec justesse que ce que nous envoyons par curiosité est aussitôt convoité. Les données génétiques ne sont pas neutres : elles intéressent les publicitaires, les assureurs, les industries pharmaceutiques. Le test ADN, outil de connaissance personnelle, devient aussi marchandise exploitable.

Derrière la ludification de la généalogie, se dresse une industrie. Et si les plateformes communiquent sur la transparence, les conditions d’utilisation en constante évolution laissent parfois une inquiétude légitime.

Le génome comme clef d’accès à l’histoire ? Oui, peut-être. Mais aussi comme clef USB que d’autres savent déchiffrer mieux que nous. Et revendre.

Une carte ADN ne dit rien des regrets, des alliances secrètes, des filiations interrompues. Elle ignore les adoptions, les silences, les réinventions. Elle n’entend pas les récits du soir, ne perçoit pas les accents ou les pudeurs des grands-parents.

Ce que ces tests offrent, c’est une trame supplémentaire. Mais non un fil directeur. Car l’identité, elle, se construit autant qu’elle se reçoit. Elle se choisit parfois, se discute souvent, s’éprouve toujours.

La mémoire est une matière complexe. Elle a ses registres et ses mystères. L’ADN, aussi précis soit-il, n’est qu’un chapitre possible dans un livre qui ne se laisse pas refermer.

Je garde précieusement mes arbres griffonnés, mes copies d’archives, les courriers familiaux. À côté repose mon profil génétique, fichier codé mais parlant. Je ne choisis pas entre eux. Je les fais dialoguer.

Il ne s’agit pas de trier entre science et récit, entre biologie et culture. Mais de tisser les deux mémoires, avec exigence, avec prudence, et toujours avec respect pour ce qu’aucun test ne dira jamais : le sens que nous donnons aux liens.

Pour aller plus loin — Repères et vigilance

Documentaire ARTE (2025)
ADN Business – La face cachée des tests grand public
Une enquête édifiante sur les dérives du marché des tests ADN récréatifs : collecte opaque des données, usage commercial ou médical non consenti, et simplification abusive de la complexité identitaire.

Cadre légal en France
CNIL – Tests génétiques sur internet : attention aux dérives
Les tests ADN ne peuvent être réalisés que dans un cadre médical ou judiciaire. Leur usage récréatif est interdit et passible d’une amende de 3 750 €.

Analyse critique et vulgarisation généalogique
Pourquoi les livraisons de kits ADN sont interdites en France – Généalogie-Génétique.com
Une lecture accessible et utile pour celles et ceux qui s’interrogent sur le croisement entre biologie et généalogie personnelle.