J’Accuse…!
13 janvier 1898.
À la Une de L’Aurore, un texte surgit comme une déflagration maîtrisée. Un texte qui ne cherche ni l’effet littéraire, ni la posture héroïque, mais l’exactitude morale. J’accuse, signé Émile Zola, n’est pas un pamphlet au sens trivial du terme. C’est un acte de mémoire immédiate, écrit au présent, tendu vers l’avenir.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n’est pas seulement le courage individuel de Zola, ni même la violence des accusations portées contre l’État, l’armée et la justice. C’est la méthode. Une architecture rigoureuse. Une énumération précise. Un refus obstiné du flou. Zola ne raconte pas, il établit. Il ne suggère pas, il nomme. Il transforme la presse en espace de responsabilité publique.
L’Aurore, ce jour-là, cesse d’être un journal parmi d’autres. Il devient un lieu de bascule démocratique. La publication de J’accuse fait entrer l’opinion dans l’affaire, non comme spectatrice, mais comme partie prenante. La vérité n’est plus enfermée dans les dossiers. Elle circule, elle s’expose, elle dérange. La mémoire n’est plus passive. Elle agit.
L’Affaire Dreyfus rappelle ainsi une chose essentielle : la mémoire n’est pas seulement ce que l’on conserve, c’est aussi ce que l’on risque. Zola sait qu’il sera poursuivi, condamné, exilé. Il écrit quand même. Parce que certaines vérités, pour exister, ont besoin d’être portées à voix haute, au bon moment, dans le bon lieu.
Il serait tentant de figer J’accuse dans le marbre commode des grands textes républicains. Ce serait une erreur confortable. J’accuse n’est pas un monument, c’est un geste. Un geste qui interroge encore le rôle des intellectuels, des journalistes, des citoyens face aux récits officiels, aux silences organisés, aux vérités administratives.
Dans une époque saturée d’opinions instantanées et d’indignations fugaces, J’accuse rappelle la valeur du temps long, de l’argumentation, de la responsabilité assumée. Il enseigne que la mémoire vive n’est ni nostalgique ni décorative. Elle est exigeante. Elle oblige. Elle dérange. Elle coûte parfois cher.
En ce 13 janvier 2026, relire J’accuse ne relève ni du rituel ni de l’hommage convenu. C’est un exercice de lucidité. Le texte de Zola continue de poser une question simple et redoutable : que faisons-nous, ici et maintenant, lorsque la vérité devient coûteuse ? C’est se demander, très concrètement, ce que nous serions prêts à écrire, à signer, à publier, lorsque la vérité devient inconfortable et que le silence paraît plus sûr.
À l’heure des flux continus, des récits fragmentés et des silences algorithmiques, la mémoire vive ne se contente plus de rappeler. Elle exige de trancher, de nommer, d’assumer. Non pour rejouer 1898, mais pour tenir notre époque à hauteur d’exactitude. Parce que la vérité, hier comme aujourd’hui, ne survit que si quelqu’un accepte de la signer.
Pour aller plus loin
Sur le site de la BNF le texte dans son intégralité



