La nuit des vivants
Autrefois, à la fin d’octobre, les Celtes fêtaient Samhain. Ce n’était pas une nuit d’excès mais de passage : celle où le voile entre les mondes devenait si fin qu’on croyait entendre les voix des ancêtres.

Les vivants allumaient des feux pour honorer les morts, pour remercier la terre avant qu’elle s’endorme, et pour rappeler que la vie, elle aussi, a besoin de repos pour renaître.
Hier soir, à la veille de cette même nuit, certains ont confondu célébration et défoulement. Les jardinières de la Pépie, mais aussi celles de la mairie, ont été renversées, vidées de leur terre. Ce n’est pas seulement de la terre qu’on a répandue sur le bitume ; c’est un symbole qu’on a piétiné.
Les plantes, elles, ne criaient pas. Mais leur silence disait tout : l’affront fait à la terre, à ce lien simple et vital entre l’homme et le vivant. Ces fleurs plantées par la main d’un autre, ces jardinières qui adoucissent une rue, portent en elles un message de soin. Les renverser, c’est oublier que le beau est fragile et que la vie demande attention.
Dans les anciens temps, on redoutait Samhain parce que les âmes égarées pouvaient semer le désordre. Ce soir, ce ne sont plus les esprits qui rôdent, mais une indifférence qui grignote nos gestes. À force de ne plus enseigner le sens, on finit par ne plus savoir ce que l’on profane.
Pourtant, la terre ne garde pas rancune. Elle se relève toujours, têtue et silencieuse, comme un cœur qui bat sous les décombres. Elle accueillera encore la graine, le germe, la main qui répare.
Alors à ceux qui ont renversé les jardinières, je ne souhaite ni punition ni remords, mais une rencontre. Qu’ils se salissent un jour les mains autrement, en replantant. Qu’ils découvrent dans la terre le vrai visage de la fête des morts : celui d’une vie qui se transmet et se soigne.
Car la nuit de Samhain, malgré tout, reste une nuit des vivants.




