Économie de la confiance locale — Épisode 3
Dans les terroirs, le temps ne se pense jamais de manière abstraite.
Il s’inscrit dans une année précise. Un été trop chaud. Un printemps trop humide. Une décision prise à un moment donné. C’est ce que l’on appelle un millésime. Non pas une qualité en soi, mais une situation dans le temps.
Un millésime ne dit pas si un vin est bon ou mauvais.
Il dit quand il a été produit, dans quelles conditions, et à partir de là, chacun peut comprendre, comparer, interpréter. Le millésime n’explique pas tout, mais sans lui, le vin perd une partie de son sens.
Dans notre quotidien numérique, ce principe existe déjà, souvent sans que nous en ayons conscience.
Prenons un exemple simple, presque banal.
Une photo prise avec un téléphone. Elle n’est pas seulement une image. Elle contient une date, une heure, parfois un lieu. Elle est inscrite dans un contexte précis. Dix ans plus tard, ce sont souvent ces informations-là qui permettent de la replacer dans une histoire, bien plus que l’image elle-même.
Autre exemple, tout aussi courant.
Un avis laissé en ligne. Il ne vaut pas la même chose selon qu’il a été écrit il y a dix ans ou la semaine dernière. La date fait partie intégrante de sa lecture. Elle agit comme un millésime discret. Sans elle, l’information devient trompeuse.
Même chose pour un document administratif, un acte, un justificatif.
Ce qui fait sa validité, ce n’est pas seulement son contenu, mais le moment où il a été établi. Un extrait d’acte, une attestation, un certificat ont une durée de vie. Ils sont liés à un instant précis. Là encore, le temps est indissociable de la donnée.
Sans le savoir, nous utilisons donc déjà des millésimes de données.
Nous savons instinctivement qu’une information n’a de valeur que si elle est située dans le temps. Le problème n’est pas la donnée en elle-même. Le problème apparaît lorsque cette dimension temporelle se perd, se modifie ou devient invisible.
C’est précisément là que la notion de registre prend tout son sens.
Lorsqu’une information est inscrite dans un registre qui ne s’écrit qu’en ajoutant, elle devient comparable à un millésime : elle ne change plus. Elle reste attachée à son contexte d’origine. Elle peut être consultée, transmise, interprétée, mais pas réécrite.
On ne parle donc pas d’un Big Data abstrait, massif et impersonnel.
On parle d’une succession de traces datées, comme une suite de récoltes. Chaque donnée devient une année. Chaque inscription devient un repère. L’ensemble raconte une trajectoire, pas une moyenne.
Dans les terroirs, on a toujours su que la valeur venait du temps assumé.
Pas du temps compressé, ni du temps effacé, mais du temps reconnu. Appliquer cette logique au numérique, ce n’est pas le rendre plus complexe. C’est au contraire le rendre plus lisible, plus honnête, plus humain.
La question n’est donc pas de savoir si les données ont une valeur.
La vraie question est plus simple, et plus engageante :
sommes-nous capables d’identifier le millésime de nos propres données, comme nous savons lire celui d’un vin ?
Et lorsque l’on parle de millésime, on ne parle pas seulement de date.
On parle aussi de valeur relative. Une même année ne se vaut pas partout. Un même cépage, selon le sol, le climat, les choix du vigneron, donnera des cuvées très différentes. Certaines traverseront le temps. D’autres resteront plus confidentielles. Leur prix, leur reconnaissance, leur place dans une cave varieront.
Le millésime ne crée pas la valeur à lui seul.
Il fournit un cadre. À l’intérieur de ce cadre, chacun peut apprécier, comparer, décider. La valeur n’est jamais absolue. Elle dépend du contexte, de l’usage, du regard que l’on porte.
Il en va de même pour les données.
Toutes les données n’ont pas la même portée.
Une information produite dans un contexte précis, à un moment clé, peut avoir une importance majeure. Une autre, issue d’un environnement différent, pourra rester marginale. Ce n’est pas la quantité qui compte, mais la situation dans laquelle la donnée a été produite.
Sans que nous en ayons toujours conscience, nous faisons déjà ce tri.
Nous accordons plus de poids à une information récente qu’à une ancienne. Plus de crédit à une source située qu’à une donnée hors contexte. Comme pour un vin, nous évaluons sans cesse, en fonction du lieu, du moment, de l’usage.
Parler de millésime des données, ce n’est donc pas chercher à leur attribuer un prix.
C’est reconnaître qu’elles n’ont pas toutes la même valeur d’usage, la même valeur de preuve, la même valeur de mémoire. Certaines servent à comprendre, d’autres à décider, d’autres encore à transmettre.
Dans les terroirs, on n’a jamais confondu volume et qualité.
On sait qu’une cuvée ne se juge pas à son nombre de bouteilles, mais à ce qu’elle raconte d’un lieu et d’un temps. Appliquer cette logique au numérique, c’est refuser le fantasme d’un Big Data indifférencié. C’est accepter que la donnée, elle aussi, mérite d’être située, lue, interprétée.
La question n’est donc pas de savoir combien de données nous produisons.
Elle est de savoir lesquelles comptent vraiment, pour qui, et pourquoi.
Et si nous sommes capables, collectivement, d’en reconnaître le millésime.
Ce texte s’inscrit dans une série de réflexions publiées dans la rubrique Terroir 3.0. Chaque billet peut être lu indépendamment, mais prend tout son sens dans la continuité de l’ensemble.



