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Le 8 octobre dernier, j’écrivais ceci : « Trois mois déjà que le Parlam Provençau a pris racine à La Pépie du Gueule Rouge, la pause terrasse d’Ô Bulles Carrées. Au départ, ils étaient cinq à faire revivre la langue de nos anciens autour d’un verre et d’un sourire. Ils sont désormais presque le triple à avoir rejoint cette initiative et, selon leurs occupations, se relaient chaque mercredi pour n’être jamais moins d’une dizaine à se retrouver et échanger. Initialement prévu pour s’achever fin septembre, le rendez-vous est devenu, à leur demande, un moment hebdomadaire attendu et convivial… »

Mercredi 20 janvier, le Parlam a quitté « la Terrasse ». Non pas pour se donner un relief artificiel, mais pour suivre une évidence. À l’invitation de Jean-Louis, nous étions presque une vingtaine à répondre à l’appel d’un Parlam Provençau hors les murs.

Aux Mauniers, hameau du Thoronet où Jean-Louis vit toujours, la langue d’ici a retrouvé un abri qui n’avait rien d’un décor. Au coin du feu, autour d’une table conviviale, chants et contes se sont succédé. Rien n’était « lancé », rien n’était « annoncé ». La soirée avançait comme avance la parole quand elle se sait attendue.

Un chant appelait un souvenir. Un souvenir ouvrait un conte. Un conte faisait rire, parfois sourire seulement. Puis venait un silence, tranquille, le temps d’une cuillère de soupe, comme une ponctuation chaude. Dans cette pièce aux poutres basses, la langue ne s’expliquait pas. Elle se laissait entendre. Elle passait, simplement. Et cela suffisait.

Il y avait là quelque chose de frappant, presque rassurant : personne ne cherchait à « faire revivre » quoi que ce soit, comme si la vie avait besoin de guillemets. On ne commémorait pas. On pratiquait. On était ensemble. Provençal et français alternaient sans rivalité. Les expressions se donnaient, parfois traduites, parfois comprises à la seconde, par la seule logique d’un regard, d’un geste, d’une intonation. Et l’on percevait ce que ces rendez-vous produisent, quand ils tiennent : les uns retrouvent des éclats de leur jeunesse, les autres découvrent un monde ancien qui n’est pas forcément loin, seulement devenu plus discret.

Jean-Louis, ce soir-là, était au centre sans prendre le centre. Il ne hausse pas la voix pour s’imposer. Il la pose, comme on pose un verre sur la table, sans bruit inutile. Elle arrive avec le poids tranquille de ceux qui ont longtemps écouté avant de parler. La presse parlait de lui comme d’un « berger conteur », capable d’entraîner son public dans un monde imaginaire rattaché à des souvenirs bien réels, alternant provençal et français, traduisant les expressions, mêlant histoires inventées et vérités du passé, souvent poétiques.

Ce portrait, malgré les années et malgré le retrait, sonnait encore juste. Dès que la flamme se rallume, quelque chose revient : un tempo, une présence, une manière de tenir une assemblée sans l’encadrer.

On sait aussi qu’après le Covid, Jean-Louis avait perdu l’envie, et peut-être la foi, de poursuivre comme avant, de partager sa passion. C’est là que la soirée prend sa densité. Il ne s’agissait pas de relancer quoi que ce soit, ni de rejouer une scène. Il s’agissait de rouvrir une porte. De redonner à la parole un cadre protecteur, sans pression, avec des proches, et avec cette forme de reconnaissance qui ne se dit pas toujours mais qui se ressent. Certaines renaissances ne font pas de bruit. Elles prennent juste le temps.

La musique, ce soir-là, n’a pas « animé » la veillée. Elle l’a tenue. Lei Troubaire de Madelano, Irène Chiavassa-de Vittorio et Yves Chiavassa, étaient là comme amis, mais aussi comme complices de Jean-Louis sur la scène régionale, et plus largement comme passeurs. Quand la langue passe par le chant, elle se dépose autrement. Elle devient rythme, reprise, respiration partagée.

Yves fabrique et restaure des instruments anciens. Irène crée les costumes et porte le chant avec une voix légère sans être légère au sens faible, une voix qui ouvre l’espace et invite à entrer. Mais ce qui compte, au fond, ce n’est pas le curriculum vitae. C’est l’effet. Eux aussi, dès que l’écoute est là, retrouvent cette flamme que la vie recouvre parfois. Le même geste que celui de Jean-Louis : une présence qui revient dès que le cercle se forme.

Et le cercle s’est formé tout de suite.

En ouverture, La montagne de Jean Ferrat, dans sa version provençale. Yves la lance, et la pièce s’accorde. Très vite, l’assemblée la reprend. Une chanson connue, passée dans la langue d’ici, comme on passe un seuil. Un pont immédiat. Une façon de dire, sans discours : ce soir, on chantera ensemble.

Plus tard, pour finir, la Coupo Santo. Reprise en chœur. D’abord quelques voix, puis d’autres, puis cette nappe commune où l’on ne distingue plus grand-chose, sinon l’élan. Un moment presque cérémoniel, sans solennité forcée. Quelque chose qui se tient, et qui tient les autres.

Je garde un morceau d’ambiance comme on garde une braise dans la cendre. Le feu crépite sans couvrir les voix. Un instrument lance une phrase, reprise à côté. Les mots provençaux glissent, portés par le rythme. Personne ne cherche à bien faire. Il s’agit seulement d’être là. On ne documente pas ce genre de moment pour le figer, mais pour se souvenir qu’il existe encore.

Aux Mauniers, la tradition orale avait déjà trouvé sa place, avec les Varestrels, pour ceux qui l’ont connue, bien avant que le Parlam Provençau ne prenne racine sur la terrasse de La Pépie du Gueule Rouge. Pas comme une institution, plutôt comme une évidence locale, de ces évidences qui traversent le temps sans demander l’autorisation. Les formes changent, les lieux se déplacent, les visages se renouvellent, la mémoire demeure. Le geste, lui, reste : se parler, et se comprendre, même quand les mots ne sont pas exactement les mêmes.

Le Parlam Provençau est né de manière informelle, autour d’un verre et d’un sourire. Il continue de la même manière. C’est peut-être cela, sa force la plus nette : il ne dépend pas d’un dispositif. Il dépend d’un cercle fidèle. Il crée un rendez-vous. Il stabilise un lien. Il fait du provençal une langue vécue, et non un objet de musée.

Ce soir-là, la mémoire n’a pas été célébrée. Elle a été chantée, contée, reprise en chœur. Elle a été pratiquée.ençal une langue vécue, et non un objet de musée.