Quand la trace circule sans garant
Économie de la confiance locale — Épisode 5
Il arrivait que tout soit parfaitement tracé, et pourtant sans réponse.
Le colis avait été expédié. Les dates étaient là. Les étapes aussi. Pris en charge, en transit, livré. Tout était consigné, horodaté, archivé. Et pourtant, le destinataire n’avait rien reçu.
La trace existait. Elle circulait. Elle était même précise.
Ce qui manquait, ce n’était pas l’information. C’était le garant.
Longtemps, lorsque la trace existait, on savait à qui s’adresser.
Pas parce que les systèmes étaient infaillibles, mais parce que la responsabilité était située. Un nom, un lieu, une institution identifiable. Quelqu’un, quelque part, répondait de ce qui avait été consigné.
Certaines institutions incarnaient cette responsabilité.
Une banque, par exemple, n’était pas seulement un ensemble de comptes et de procédures. C’était un lieu, un guichet, une signature. On y déposait son argent comme on confiait quelque chose de précieux, en échange d’une promesse implicite de conservation et de garantie.
On y confiait aussi des valeurs mobilières.
Des titres, des papiers attestant d’un droit, d’une part, d’une propriété. Ces documents n’avaient de valeur que parce qu’ils étaient enregistrés, conservés, reconnus par une institution clairement identifiée. La confiance ne reposait pas sur le papier lui-même, mais sur le garant qui en assurait la continuité.
Aujourd’hui, ces institutions existent toujours.
Elles sont même plus présentes que jamais dans nos vies quotidiennes. Et pourtant, elles se sont largement désincarnées. La relation passe par des interfaces, des procédures standardisées, des décisions automatisées. Les traces sont impeccables. Les opérations sont datées, enregistrées, irréversibles en apparence.
Mais lorsque quelque chose se dérègle, la question surgit aussitôt :
qui en répond réellement ?
La trace circule, parfois plus vite que jamais.
Elle est exacte, vérifiable, complète. Et pourtant, le garant devient flou. La responsabilité se dilue entre services, plateformes, sous-traitants, systèmes. Il n’y a pas nécessairement de faute, ni même de dysfonctionnement majeur. Il y a une absence de visage.
Nous continuons malgré tout à confier nos dépôts, nos titres, nos valeurs.
Non plus parce que le garant est visible, mais parce que nous espérons qu’il existe encore, quelque part, derrière le système. Cette confiance n’a pas disparu. Elle est devenue conditionnelle, suspendue, fragile.
Le problème contemporain n’est donc pas l’absence de preuve.
Nous n’avons jamais produit autant de traces. Le problème est l’absence de porteur de preuve. La difficulté à identifier celui qui répond de la trace lorsque celle-ci circule, se déplace, se transmet.
Autrefois, le registre engageait.
Il engageait une autorité, une institution, parfois une personne. La trace ne flottait pas seule. Elle était arrimée à une responsabilité.
Aujourd’hui, la trace peut exister sans garant clairement identifiable.
Elle circule, se consulte, s’archive, mais sans que le lien entre l’inscription et la responsabilité soit toujours lisible. Ce glissement est discret, mais ses effets sont profonds.
La question n’est donc plus seulement celle de la circulation de l’information.
Elle est celle de la responsabilité attachée à cette circulation. De ce qui permet, encore aujourd’hui, de dire : cette trace engage quelqu’un.
C’est à cet endroit précis que la confiance se rejoue désormais.



