Économie de la confiance locale — Épisode 2
Les terroirs ont toujours su tenir des registres.
Pas forcément des registres officiels, ni même écrits. Des registres de mémoire, de gestes, de récits transmis à voix basse. On savait d’où venait le produit, qui l’avait fait, dans quelles conditions. La confiance ne se prouvait pas, elle se constatait.
Puis ces registres implicites ont commencé à s’effacer.
Non parce que les savoir-faire disparaissaient, mais parce que les circuits se diluaient. À mesure que les distances s’allongeaient et que les intermédiaires se multipliaient, la mémoire du produit devenait plus floue. Le terroir continuait d’exister, mais son récit se fragmentait.
C’est dans ce contexte qu’un mot étrange a fait son apparition : blockchain.
Un terme venu d’ailleurs, souvent associé à la finance, à la spéculation ou à des usages éloignés du quotidien des artisans.
Pourtant, derrière ce mot un peu rugueux se cache une idée étonnamment ancienne : celle d’un registre partagé, infalsifiable, que personne ne possède mais que tous peuvent consulter.
Bien avant le numérique, nos sociétés savaient déjà tenir des registres.
Les paroisses d’abord, les communes ensuite, consignaient les naissances, les mariages, les décès.
Ces registres ne racontaient pas les vies, ils en attestaient l’existence. On n’y effaçait rien. On ajoutait une ligne, on tournait la page.
Aujourd’hui encore, lorsqu’un citoyen demande un extrait d’acte en mairie, il ne cherche pas un récit, mais une preuve.
Quand un généalogiste cherche à établir un arbre, il ne s’en remet pas aux souvenirs familiaux.
Il se rend aux archives départementales. Là où tout a été conservé, consigné, patiemment accumulé. Des registres paroissiaux d’hier aux registres communaux d’aujourd’hui, les actes ont traversé le temps parce qu’ils ont été protégés, classés, puis numérisés pour en faciliter l’accès.
Ces archives ne racontent pas les vies.
Elles n’expliquent ni les choix, ni les drames, ni les bonheurs. Elles attestent. Elles disent simplement : à telle date, tel événement a eu lieu. Et cette attestation suffit à reconstruire une histoire, génération après génération.
La numérisation n’a pas modifié la nature de ces registres.
Elle n’a pas changé leur sens. Elle les a rendus accessibles sans les altérer, consultables sans les fragiliser, partageables sans les réécrire. Le registre est resté le même. Seul le mode d’accès a évolué.
C’est exactement dans cette continuité que s’inscrit la blockchain.
Non comme un outil de récit, mais comme une archive du réel. Un registre distribué, où l’on n’efface pas ce qui a été écrit, où l’on ajoute une ligne, puis une autre, en laissant le passé intact.
Comme les archives départementales, la blockchain ne crée pas la mémoire.
Elle la conserve. Elle la rend consultable. Elle permet à ceux qui viennent après de remonter le fil, sans dépendre uniquement des souvenirs ou des déclarations.
Elle s’inscrit dans cette même logique : un registre du réel, non pour expliquer, mais pour attester.
Avant, la mémoire collective jouait ce rôle.
Elle savait se souvenir d’un lot, d’une récolte, d’un geste bien fait ou d’une entorse aux règles tacites. Aujourd’hui, cette mémoire ne circule plus aussi facilement. Les échanges sont plus rapides, plus larges, moins incarnés. La blockchain apparaît alors non comme une rupture, mais comme une tentative de reconstituer un socle commun.
Il ne s’agit pas de numériser le terroir, ni de le figer dans une technologie.
Il s’agit de redonner de la continuité à ce qui s’est fragmenté. De permettre à une information simple, vérifiable, sobre, de voyager avec le produit, sans être altérée. Une origine. Une date. Un geste. Rien de plus. Rien de spectaculaire.
Bien sûr, la méfiance est légitime.
Tout outil peut être mal utilisé. Tout registre peut devenir un instrument de contrôle s’il est détourné de son intention première. Mais employée avec retenue, la blockchain ne remplace ni la confiance ni la relation. Elle en conserve la trace, comme on conservait autrefois un livre de cave ou un carnet de commandes.
Ce qui change, c’est l’échelle.
Là où la mémoire collective s’arrêtait aux frontières du village, le registre numérique peut accompagner le produit plus loin, sans le dénaturer. Il ne raconte pas à la place de l’artisan. Il s’assure simplement que son récit ne se perde pas en chemin.
Les terroirs n’ont donc pas “basculé” dans la blockchain.
Ils y sont entrés doucement, parfois sans le savoir, chaque fois qu’ils ont cherché à préserver une information juste dans un monde de plus en plus rapide. Ce mouvement n’a rien de spectaculaire. Il est discret, presque invisible. Comme le fil d’une confiance que l’on tente de ne pas rompre.
La suite de la réflexion consiste alors à se poser une question simple : que devient cette information une fois inscrite ?
Et surtout, comment peut-elle rester au service du réel, sans jamais s’y substituer ?
Ce texte s’inscrit dans une série de réflexions publiées dans la rubrique Terroir 3.0. Chaque billet peut être lu indépendamment, mais prend tout son sens dans la continuité de l’ensemble.



