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La cigale, la socca et les ratapignata

L’été arrive toujours avant les journaux.

Les journaux ont besoin d’une date ; l’été, lui, se contente d’un signe, parfois même de plusieurs.

Cette année, il a commencé, samedi 13 à 13 heures, par m’envoyer une cigale.

Une seule aurait suffi car, après tout, lorsqu’on habite en Provence, la première cigale vaut bien un communiqué officiel.

Elle chantait au Thoronet avec cette assurance tranquille de ceux qui connaissent le calendrier mieux que nous, tandis que nous autres, humains, avons inventé les montres, les agendas, les applications météo et les alertes sur nos téléphones pour tenter de maîtriser ce que la nature sait depuis toujours.

Les cigales, elles, continuent à faire confiance au soleil, et force est de reconnaître qu’elles se trompent rarement.

Puis est venu le rendez-vous habituel du week-end, cette route familière qui relie les collines du Var aux rivages de la Côte d’Azur, une route que j’emprunte presque chaque semaine, non pour partir ailleurs, mais pour retrouver quelqu’un.

En y réfléchissant, je m’aperçois que cette route accompagne ma vie depuis bien plus longtemps que je ne l’imagine.

Tout a sans doute commencé il y a maintenant quarante-cinq ans, lorsque mes grands-parents ont acheté la maison du Thoronet que j’occupe désormais.

À l’époque, adolescent, je parcourais ce trajet dans l’autre sens : après une semaine d’école pour nous, enfants, ou de travail pour nos parents, nous quittions la Côte d’Azur pour rejoindre le Var les week-ends et pendant les vacances, « pour laisser le bord de mer aux touristes », comme nous disions.

Les années ont passé, et les paysages ont changé davantage que nous ne pouvions l’imaginer alors.

Les lotissements ont gagné du terrain, les routes se sont élargies, et certains horizons se sont peu à peu couverts de constructions nouvelles.

Nous ne nous faisions déjà guère d’illusions sur l’appétit bâtisseur de notre époque.

Mais les collines persistent.

La mer également.

Et la géographie possède cette élégance que nous avons perdue : elle prend son temps.

À Cagnes-sur-Mer, pour l’apéro du dimanche soir, ma mère avait préparé une socca.

J’ai toujours trouvé remarquable qu’un peu de farine de pois chiche, d’huile d’olive et quelques gestes répétés depuis des générations puissent produire davantage qu’un repas.

La socca possède ce privilège rare : elle nourrit autant la mémoire que l’appétit.

Ma mère en préparait aussi pour ses petits-enfants lorsqu’ils venaient passer une partie de leurs vacances chez leurs grands-parents ; à l’époque, l’été semblait ne jamais devoir finir, les journées étaient longues, les préoccupations légères, et l’on croyait volontiers que certaines habitudes familiales feraient éternellement partie du paysage.

Le temps a poursuivi sa route, les enfants ont grandi et certains sont devenus parents à leur tour.

Pourtant, la socca est restée fidèle au rendez-vous, comme si certaines traditions savaient traverser les années avec plus de constance que nous.

J’y vois la preuve que les véritables héritages ne sont pas toujours ceux que l’on conserve dans un coffre ou que l’on consigne dans un testament ; ils prennent parfois la forme beaucoup plus modeste d’une recette, d’une odeur familière ou d’un goût capable de traverser les générations sans perdre une miette de sa saveur.

En cette fin de journée, alors que nous flânions en terrasse autour d’un verre, un gecko s’est invité sur un mur.

Les geckos ont quelque chose des vieux sages : ils ne parlent pas, ne s’agitent pas et se contentent d’observer.

Depuis des générations, qu’ils soient au cœur du Var ou sur la Côte, ils assistent aux étés méditerranéens avec une patience que nous avons perdue.

Puis arriva cette heure singulière où le jour n’est plus tout à fait le jour et où la nuit n’est pas encore la nuit.

Une heure que nos anciens avaient eu la sagesse de baptiser « entre chien et loup ».

C’est généralement à ce moment-là que les ratapignata prennent possession du ciel.

J’aime ce mot du pays niçois : ratapignata.

Il possède déjà le battement d’ailes dans sa sonorité, et l’on dirait presque qu’il a été inventé pour être raconté à voix haute un soir d’été.

En regardant tournoyer ces silhouettes dans le ciel du jardin, je me suis dit que l’été avait finalement peu d’imagination.

Chaque année, il revient avec les mêmes complices : les cigales, la socca, les geckos, les ratapignata, les routes que l’on connaît par cœur, les êtres que l’on retrouve et les souvenirs que l’on transmet sans toujours savoir qu’on les transmet.

Et pourtant, nous sommes heureux de les revoir comme si c’était la première fois.

C’est peut-être cela, le véritable miracle des saisons : elles reviennent sans cesse et parviennent malgré tout à nous surprendre.

Entre les premières cigales du Thoronet, la socca de ma mère à Cagnes-sur-Mer, le gecko immobile sur un mur encore chaud et la danse des ratapignata dans le ciel du soir, j’ai eu le sentiment de retrouver bien davantage que les premiers signes de l’été.

J’y ai retrouvé ce fil invisible qui relie les lieux que nous aimons, les personnes qui nous ont construits et les souvenirs que nous continuons de transmettre sans même nous en apercevoir.

L’été revient chaque année.

Nous faisons semblant de nous en étonner, et lui fait semblant de nous croire.