Un soir d’été en musique
Il est des soirées qui ne s’annoncent pas. Elles se construisent presque à notre insu, en laissant les heures s’enchaîner avec une étonnante cohérence.
Ce vendredi en faisait partie.
À La Pépie du Gueule Rouge, le rendez-vous était donné avec le duo de Georgia Brown. Une guitare, une approche manouche tout en délicatesse, quelques improvisations qui semblaient suspendre le temps. Avec la chaleur qui pesait encore sur le village en début de soirée, personne n’avait envie de bruit ou de démonstration. Seulement d’une musique capable d’accompagner les conversations.
Vers 22 h 30, les derniers clients repartent. Les chaises retrouvent leur place, les lumières s’éteignent. La journée est terminée.
Le retour à la maison suit son rituel. Un verre de rosé « piscine », davantage pour se désaltérer que pour boire réellement. La télévision s’allume presque machinalement et je parcours les programmes de mes chaînes favorites.
Ce soir, ce ne sera pas du sport.
Après tout, à la boutique, le Championnat d’Europe de rugby à 7, masculin comme féminin, tournait en continu depuis le début de l’après-midi. Pour aujourd’hui, cela suffit.
Mon regard s’arrête alors sur France 4.
Carmina Burana.
Il suffit de ces deux mots pour que plusieurs décennies disparaissent.

Je revois le 33 tours que j’écoutais, très souvent, enfant et adolescent. Je me souviens presque autant de la pochette que de la musique. Pendant l’écoute, je suivais les textes en latin et leur traduction française. L’idée qu’une œuvre contemporaine puisse s’appuyer sur des poèmes du haut Moyen Âge me fascinait déjà.
Je n’en comprenais certainement pas toute la portée, mais quelque chose me disait que ces mots avaient traversé les siècles pour une raison.
Aujourd’hui, les premières mesures de O Fortuna produisent toujours le même effet.
Cette cantate, composée par Carl Orff en 1935-1936 à partir des manuscrits médiévaux découverts à l’abbaye de Benediktbeuern, évoque la roue de la Fortune, l’instabilité des choses, la fragilité du pouvoir et de la richesse. « Toujours tu croîs ou tu décroîs », dit le texte, avant de rappeler que fortune et pauvreté « fondent comme la glace ».
Avec les années, ces paroles prennent une autre résonance.
Enfant, j’entendais une musique impressionnante.
Adolescent, je découvrais un patrimoine culturel.
Aujourd’hui, j’y vois surtout une réflexion sur le temps qui passe, sur ces cycles que nous croyons maîtriser alors qu’ils nous dépassent souvent.
Il y a quelques mois encore, je pensais refermer un chapitre.
Aujourd’hui, Ô Bulles Carrées évolue, La Pépie du Gueule Rouge trouve progressivement son identité, de nouveaux projets prennent forme tandis que d’autres s’effacent.
La roue continue simplement de tourner.
Mais ce soir, ce n’est pas un vieux disque qui revient vers moi.
C’est une retransmission depuis le Théâtre antique d’Orange, où Carmina Burana dialogue avec l’univers graphique de Philippe Druillet. Les architectures monumentales et les visions fantastiques du dessinateur prennent vie grâce au mapping vidéo, projetées sur les pierres bimillénaires du théâtre.
Une œuvre inspirée de textes médiévaux, composée au XXᵉ siècle, revisitée aujourd’hui par les technologies numériques. Voilà sans doute la meilleure preuve qu’un patrimoine reste vivant lorsqu’il continue à inspirer de nouvelles formes de création.
Le concert s’achève.
Alors que je m’apprête à éteindre, le programme suivant, « En duel et duo » , pique ma curiosité. Direction le Festival Les Baux Pianos.
Face à leurs claviers, Jean-François Zygel et André Manoukian échangent plus qu’ils ne s’affrontent. Le duel annoncé devient rapidement une conversation musicale où l’improvisation, l’humour et la complicité prennent le pas sur la virtuosité.

En y réfléchissant, cette soirée aura suivi un même fil.
Elle avait commencé à La Pépie avec les improvisations manouches de Georgia Brown.
Elle s’était poursuivie avec Carl Orff, le Moyen Âge et les visions futuristes de Philippe Druillet.
Elle s’achève devant deux pianos installés au cœur des Alpilles.
Trois univers. Trois époques. Trois façons de faire vivre la musique.
Le générique défile.
Je regarde l’heure.
0 h 40.
Il est temps d’éteindre.
Il est temps d’aller dormir.
En quelques heures, sans avoir quitté mon fauteuil ou presque, j’aurai voyagé du jazz à la musique symphonique, des manuscrits médiévaux aux créations numériques, des pierres d’Orange aux Alpilles.
Comme quoi il suffit parfois d’une soirée, de quelques notes de musique et d’un peu de curiosité pour traverser les siècles.
Et rappeler, tout simplement, que la mémoire n’est jamais un musée.
Lorsqu’on continue de la faire vivre, elle reste… une mémoire vive.




