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Une image, de la lumière et du temps

Il fut un temps où mes proches hésitaient à partir en promenade avec moi lorsque j’avais mon appareil photo en bandoulière.

Je les comprends. Une promenade, une visite pouvaient s’arrêter parce que la lumière venait de changer sur un mur, parce qu’une ombre était enfin à la bonne place ou, pire encore, parce qu’un papillon tournait autour d’une fleur et que j’avais décidé qu’il finirait bien par se poser là où je l’attendais. Il fallait patienter. Le vent faisait bouger la tige, le papillon repartait, revenait ; entre-temps, évidemment, la lumière avait changé.

Ce souvenir m’est revenu avec le bicentenaire de la photographie, célébré à partir de cette année. Deux siècles depuis les premières expériences de Nicéphore Niépce et, parmi les manifestations de cet anniversaire, les dernières Journées européennes du patrimoine ont justement remis en lumière des photographes contemporains travaillant avec des procédés anciens. Cela m’a ramené assez naturellement aux pellicules.

J’ai beaucoup pratiqué la photographie argentique lorsque j’étais plus jeune. On ne déclenchait pas innocemment. Il y avait 24 ou 36 vues et chacune avait un prix : le film, le développement, le tirage. Le compteur avançait et on savait ce que cela voulait dire. Alors on regardait, on réglait, on hésitait. Vitesse, diaphragme, profondeur de champ, lumière. J’ai même eu ma période filtres Cokin, inspirée, je dois l’avouer, par les photographies de David Hamilton. On glissait ces plaques devant l’objectif pour adoucir une lumière, modifier une couleur, essayer un effet ; j’en ai certainement abusé. C’était aussi comme cela que l’on apprenait, en essayant, en imitant parfois, avec des résultats qui vieillissaient mieux que d’autres.

Et malgré toutes ces précautions, on ratait. Seulement, on ne le savait pas tout de suite. Il fallait attendre quelques jours et ouvrir la pochette sur le comptoir du photographe. Les bonnes images étaient là, mais les autres aussi : floues, sous-exposées, brûlées par trop de lumière, ou simplement beaucoup moins intéressantes sur papier qu’elles ne l’avaient paru dans le viseur. Elles avaient été développées et payées comme les autres ; impossible de les faire disparaître d’un geste. Il fallait au moins les regarder une fois, parfois se demander pourquoi celle que l’on avait imaginée si bien dans le viseur était finalement si quelconque.

Notre photographe en ville, Yves D., avait déjà réalisé nos portraits lorsque nous étions enfants, puis ceux de mes propres enfants. Il n’était d’ailleurs pas seulement celui à qui je confiais mes pellicules, il était photographe. Je le connaissais bien aussi pour avoir été scout à Cagnes avec son fils ; ouvrir la pochette sur son comptoir pouvait donc se prolonger. On regardait une image, on parlait d’un réglage, d’un filtre, du matériel, il donnait des conseils. Et puis je pouvais aussi passer derrière, dans la chambre noire.

Je serais bien incapable aujourd’hui de restituer toutes les explications techniques que j’ai pu entendre à l’époque, mais je me souviens de cette impression de pénétrer dans les coulisses. La lumière n’était plus celle du dehors, il y avait les bains, le papier, les gestes, une odeur aussi. Une photographie avait une épaisseur, une chimie ; l’image que l’on finirait par tenir entre les doigts était passée par des mains et par des liquides avant d’arriver dans sa pochette.

Puis ces coulisses se sont éloignées. Les impératifs économiques ont conduit les pellicules vers de grands laboratoires spécialisés. Le photographe continuait à les recevoir et à rendre les tirages, mais le travail se faisait ailleurs. Cela me fait penser aux laboratoires où je vais aujourd’hui faire une prise de sang : on prélève ici, l’analyse part vers un plateau technique que l’on ne voit jamais. Le lieu demeure, mais il est aussi devenu un point de collecte. La photographie avait commencé à éloigner de nous sa fabrication avant même que le numérique n’arrive dans nos poches.

Je ne regrette pourtant pas chaque photographie ou diapositive ratée. Comme tout le monde ou presque, je photographie aujourd’hui avec mon smartphone, souvent, et cette disponibilité est une liberté formidable. Je ne me demande évidemment plus combien va me coûter la photo que je m’apprête à prendre. Alors j’en prends plusieurs, sans compter, sans me soucier du nombre ; puis je regarde quasi immédiatement, j’efface celle qui est floue, je corrige celle qui est trop sombre, je recadre, je recommence. Ce sont devenus des gestes ordinaires et je n’ai aucune envie d’y renoncer.

Je repense pourtant quelquefois à ces pochettes. Une photographie ratée y restait avec les autres et il fallait au moins la regarder avant de décider qu’elle ne valait rien. Aujourd’hui, elle peut disparaître quelques secondes après avoir été prise. Ce n’est pas forcément un mal, mais notre manière de nous tromper a changé, tout comme cette petite attention que le prix d’une pellicule imposait avant de déclencher.

Il y a surtout quelque chose qui me frappe davantage : nous regardons désormais des milliers de photographies et nous ne touchons presque plus jamais une photographie.

Nous touchons du verre.

Deux doigts et l’image grandit, deux autres gestes et elle est recadrée, corrigée, envoyée ailleurs ; la suivante prend sa place sur la même surface parfaitement lisse. Elle n’a ni épaisseur, ni tranche, ni verso, elle ne jaunit pas dans un album et ses coins ne s’arrondissent pas à force d’être manipulés. Je peux avoir plusieurs milliers de photographies dans ma poche sans que mon téléphone pèse un gramme de plus.

Curieusement, je continue pourtant à acheter de vieilles images, des cartes postales, notamment des cartes animées, et des photographies de presse trouvées sur eBay ou chez des collectionneurs. Celle qui illustre ce billet en fait partie : un bulldozer dans une carrière de bauxite en Grèce, probablement dans les années 1950. Je ne sais pas qui l’a prise, ni exactement quand. Quelque chose dans cette illustration industrielle m’avait arrêté et je l’ai achetée.

Lorsque ces photographies arrivent, je retrouve un geste devenu presque étrange : les prendre entre mes doigts et les retourner. Au dos, il y a parfois un tampon d’agence, une date, quelques mots dactylographiés, une annotation au crayon, la trace d’une publication. Les cartes postales ajoutent une écriture, un timbre, les marques de leur voyage. Le papier a jauni, un coin est émoussé, une tache ne partira plus. D’autres mains les ont tenues. La photographie de la mine grecque, elle, ne dit rien : son dos est parfaitement vierge. Je ne sais donc pas pourquoi quelqu’un avait besoin, ce jour-là, de photographier ce bulldozer. Cela ne la rend pas moins intrigante, peut-être même au contraire.

C’est sans doute aussi ce qui m’intéresse chez ces photographes qui, à l’occasion du bicentenaire, reprennent aujourd’hui plaques, chimies et procédés anciens. Pas l’idée de revenir en arrière. J’ai vu suffisamment de mauvais tirages, et j’en ai produit, pour savoir qu’une pellicule ne donne aucun talent supplémentaire, ni un appareil numérique hors de prix. Une photographie numérique peut être magnifique, une photographie argentique parfaitement médiocre. Mais avec une plaque, une pellicule ou un papier, quelque chose se passe physiquement quelque part : il faut manipuler, exposer, attendre, développer, et il reste parfois une trace que l’on n’avait pas prévue.

Et maintenant je génère aussi des images avec l’intelligence artificielle, ce qui rend assez étrange, lorsque j’y pense, le chemin parcouru depuis ce papillon du début. Avec mon appareil argentique, il fallait qu’il soit là, qu’il se pose enfin sur la fleur, que le vent me laisse tranquille et que la lumière tienne encore quelques secondes. Avec mon Canon EOS, puis avec mon téléphone, le papillon doit toujours être là, même si je peux multiplier les prises jusqu’à obtenir celle que je veux. Pour une image générée, il peut très bien ne jamais avoir existé.

Cela ne m’empêche pas d’en produire, loin de là ; je trouve même l’exercice fascinant. Mais je ne suis plus tout à fait devant la même chose. Deux cents ans après Niépce, je peux fabriquer une image sans attendre la lumière. Et pourtant, lorsqu’une vieille photographie arrive chez moi dans une enveloppe, mon premier réflexe reste souvent de la retourner.

Une photographie avait un dos.

Ce détail-là me paraît de moins en moins anodin.


Pour prolonger le regard dans le Var

Festival international de la photographie surréaliste & créative — Fréjus, Villa Aurélienne — du 26 septembre au 4 octobre. Une cinquantaine d’artistes français et internationaux et une photographie contemporaine qui s’autorise manipulation, invention et surréalisme. Une autre façon d’interroger ce que devient une photographie lorsque l’image ne se contente plus d’enregistrer le réel.

200 ans de portraits ! — La Seyne-sur-Mer — jusqu’au 4 octobre. Une exposition conçue pour le bicentenaire à partir des fonds de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie : deux siècles de portraits, de techniques et de regards, de Victor Hugo à Claudia Cardinale ou Michèle Morgan.

Souvenirs de colos, 1950-1990 — Maison du Patrimoine, La Seyne-sur-Mer — jusqu’au 14 novembre. Des photographies d’archives des colonies de vacances seynoises, issues notamment d’un important travail de collecte et de numérisation. Ici, la photographie retrouve aussi ce qu’elle est dans nos albums : un objet de mémoire populaire où l’on cherche des lieux, des visages et parfois quelqu’un que l’on a connu.

Paris Match – Hommage à Brigitte Bardot — Saint-Tropez — jusqu’au 11 octobre. Cinquante photographies en plein air autour d’une figure dont l’image photographique est devenue presque indissociable de celle de Saint-Tropez.

Autour du pointu — Port Miramar, La Londe-les-Maures — jusqu’au 11 décembre. De grandes photographies en extérieur consacrées aux pointus, à la pêche, aux cabanons et aux ports ; des images installées dans le paysage même dont elles conservent la mémoire.