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Avant Pantone, les couleurs avaient une adresse

Des ocres de Provence aux pigments viennois, les couleurs ont longtemps raconté les lieux dont elles provenaient. Mais elles ont aussi une autre histoire à nous transmettre : celle du temps qui passe.

Je ne sais pas si les listes de fournitures scolaires sont encore aussi précises aujourd’hui, mais je me souviens qu’à l’école, lorsqu’il fallait acheter de la peinture, certaines couleurs portaient des noms qui m’intriguaient.

Il fallait de la terre de Sienne brûlée, du bleu de Prusse, parfois d’autres nuances aux noms tout aussi particuliers. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il fallait être aussi précis. Après tout, pourquoi ce bleu-là plutôt qu’un autre ? Et quelle importance pouvait bien avoir le fait de se tromper ?

Je savais seulement que mes parents devaient acheter la bonne couleur.

À cet âge, je ne me posais pas la question de savoir pourquoi ces couleurs portaient de tels noms. J’imaginais encore moins les histoires de terres, de chimie, d’ateliers et de savoir-faire qui se cachaient derrière ces appellations. D’ailleurs, l’enseignant ne nous en expliquait pas davantage l’origine.

Pourtant, j’avais déjà pris goût aux encyclopédies et j’éprouvais un vrai plaisir à ouvrir un dictionnaire, parfois sans chercher quelque chose de précis. Sienne était sûrement déjà pour moi une ville de Toscane, et la Prusse un ancien État européen.

Nous avions un peu de géographie dans nos boîtes de peinture.

Aujourd’hui, lorsque je pense aux couleurs et à leur origine, ce sont spontanément les ocres de Roussillon qui me viennent à l’esprit. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de parcourir le sentier des Ocres, il y a quelques années, et je garde le souvenir de ces terres jaunes, rouges et orangées, dont les nuances semblent appartenir au paysage lui-même. Ici, la relation est presque évidente : la couleur vient de la terre, et la terre donne sa couleur au lieu.

Mais toutes les couleurs n’entretiennent pas un rapport aussi direct avec leur territoire.

Le jaune de Naples, le rouge basque, l’indigo, le bleu de Delft ou encore le magenta : à les réunir, on finirait presque par dessiner une ancienne carte du monde. Des villes, des régions, des royaumes disparus, parfois même des batailles, se retrouvent ainsi sur une palette de peintre.

Certaines couleurs doivent leur nom à la matière dont elles étaient autrefois tirées, d’autres à un lieu de fabrication ou à un savoir-faire. Le magenta, colorant synthétique, a reçu son nom en référence à la bataille de Magenta, en Lombardie, en 1859.

Ces noms ont survécu à bien des transformations. Ainsi, le rouge garance que l’on achète aujourd’hui ne doit plus nécessairement sa couleur à la plante dont on l’extrayait, car depuis la fin du XIXe siècle, la chimie permet de reproduire son principal colorant. Quant à certaines terres colorées, leur appellation géographique n’indique plus forcément leur provenance.

C’est en découvrant, dans mon fil d’actualité, un projet présenté à la Vienna Design Week, qui s’est tenue du 25 septembre au 4 octobre 2026, que ce souvenir de mes anciennes boîtes de peinture m’est revenu.

À Vienne, des designers et des chercheurs ont entrepris de fabriquer des couleurs à partir de matières organiques dont la ville n’a plus l’usage. Des résidus alimentaires, des végétaux, notamment des plantes invasives, deviennent ainsi les ingrédients d’une nouvelle palette.

Anna Perugini a exploré l’application de ces couleurs à différents matériaux, tandis que Stefan Decker a réalisé des vestes de travail à partir de tee-shirts de seconde main, teints avec ces colorants.

L’expérience s’inscrit naturellement dans les recherches actuelles sur la valorisation des déchets. Mais en parcourant la présentation du projet, je me suis surtout arrêté sur son nom : Wiener Farben, littéralement « les couleurs viennoises ». Voilà qui nous ramène quelques siècles en arrière, lorsque la provenance d’une terre, d’une plante ou d’un pigment pouvait suffire à lui donner son nom.

Il y a quelque chose d’assez réjouissant à imaginer qu’une ville puisse posséder une palette née de ce qu’elle produit, cultive ou rejette. À Fréjus, les matières disponibles ne seraient évidemment pas les mêmes qu’à Vienne. Les couleurs obtenues pourraient elles aussi être différentes, avec leurs qualités, leurs contraintes et sans doute quelques surprises.

Reste à savoir ce que valent ces colorants dans la durée. Résisteront-ils à la lumière, aux lavages, au vieillissement des supports ? Les recherches viennoises auront aussi à répondre à ces questions, que les fabricants de pigments connaissent depuis longtemps.

Les couleurs changent aussi après leur application. Il suffit de regarder les façades de nos villages en Provence, les vieux volets dont le bleu a pâli ou ces portes peintes d’un vert autrefois plus soutenu. Leur apparence actuelle est autant le résultat d’une intention ancienne que des années écoulées depuis.

Curieux de constater que nous cherchons à fabriquer des peintures toujours plus résistantes au temps, tout en appréciant les marques que les années laissent sur certains objets. Nous allons même jusqu’à reproduire artificiellement cette patine sur des meubles ou des supports neufs… Cocasse !

Les ocres naturelles ne vieillissent d’ailleurs pas toutes de la même manière, pas plus que les peintures modernes. Il faut aussi compter avec la nature du support, le climat et les techniques de mise en œuvre.

Une façade fraîchement restaurée peut d’ailleurs nous laisser une impression étrange. Les couleurs sont respectées, les enduits soigneusement repris, et pourtant le mur semble parfois avoir perdu quelque chose de son caractère. Il lui faudra quelques années de soleil, de pluie et de poussière pour retrouver une partie de cette familiarité.

Je ne sais pas si les expériences viennoises donneront naissance à une véritable palette locale, ni si nous verrons un jour apparaître des couleurs antiboises ou toulonnaises fabriquées à partir de leurs propres ressources.

Mais j’aime assez l’idée que des designers se remettent à chercher des couleurs dans les matières qui les entourent.

Cela nous rappelle qu’avant d’être une valeur standardisée et numérotée, imprimée sur un nuancier, une couleur pouvait être une terre, une plante ou une roche. Elle pouvait aussi être le résultat d’un long voyage ou d’un travail patient.

Et une fois appliquée, elle continuait à changer, à vieillir, à se mêler à son environnement.

Finalement, une couleur pourrait presque avoir deux adresses : celle du lieu dont elle vient et celle du lieu où elle a passé sa vie.


Sources documentaires

Vienna Design Week — Biofabrique Vienna Challenges 2026 — Présentation du projet Wiener Farben et des expérimentations autour des colorants locaux.

TU Wien — Vienna Design Week : Pflanzen erobern den Laufsteg — Article publié le 2 octobre 2026 sur les applications des colorants végétaux.