Un objet peut-il avoir un terroir ?
Après avoir écrit « Avant Pantone, les couleurs avaient une adresse », je me suis aperçu que cette question de l’origine débordait largement le domaine de la couleur. La pipe de Saint-Claude, la tapisserie d’Aubusson, la dentelle de Calais, la verrerie de Biot, le cristal de Baccarat, le verre de Murano, les parfums de Grasse, le couteau de Laguiole… Nous avons conservé toute une géographie dans les noms des objets qui nous entourent.
Nous les prononçons sans toujours penser aux lieux eux-mêmes. Derrière ces noms, il y a pourtant des ateliers, des métiers, des générations qui ont appris à travailler une matière et en ont fait une activité reconnue bien au-delà de chez elles. Cela suffit-il à parler de terroir ? Le mot me vient spontanément pour un vin ou une huile d’olive. Je l’emploierais avec davantage d’hésitation pour un couteau, une lampe ou une chaise, mais cette hésitation mérite qu’on s’y arrête.
L’exposition Made in Situ, découverte lors de ma veille hebdomadaire et présentée du 9 octobre au 29 novembre 2026 aux Gobelins, à Paris, m’en donne l’occasion. Elle réunit les sept collections du projet développé par Noé Duchaufour-Lawrance entre le Portugal et la France. Le designer part à la rencontre d’un territoire, de ses ressources et de ceux qui les travaillent. Ce qu’il découvre sur place nourrit ensuite le dessin des objets.
Parmi ces collections, Chêne & Liège me retient particulièrement. Elle nous ramène dans le massif des Maures, à un arbre familier du paysage varois. Vivant au Thoronet, je me sens particulièrement concerné par cette exploration d’une matière que nous connaissons surtout à travers le bouchon.
Le projet rapproche le bois du chêne-liège et son écorce, en associant du bois récupéré sur des arbres brûlés à du liège sain récolté dans les suberaies de la région. Il fait intervenir plusieurs métiers, du bûcheron au leveur de liège, puis aux artisans qui transforment ces matières. Une fois le meuble terminé, cette histoire n’est pas forcément visible. Elle a pourtant participé à sa fabrication, jusque dans les choix de forme et d’assemblage.
Le bois n’arrive pas à l’atelier avec la régularité d’un panneau industriel. Il possède ses courbes, ses défauts apparents, des parties que l’on pourra utiliser et d’autres qu’il faudra écarter. Le liège apporte une autre texture, une autre épaisseur. Il faut regarder ce que l’on a entre les mains, décider comment le travailler, parfois revoir ce que l’on avait imaginé. C’est cette place laissée à la matière qui m’intéresse dans la démarche.
Je retrouve là quelque chose de la réflexion engagée sur les couleurs : les propriétés d’une ressource locale ont des conséquences sur ce que l’on peut en faire. Mais les objets que j’ai cités au début du billet invitent à aller plus loin. Leur lien avec un lieu ne repose pas toujours sur une matière première extraite ou récoltée à proximité.
Le verre de Murano et les parfums de Grasse, par exemple, renvoient aussi à des connaissances et à des métiers. Les matières ont pu voyager ; le savoir-faire s’est développé sur place. Les artisans eux-mêmes ont circulé, apporté des techniques, modifié des pratiques. Une tradition locale peut se nourrir de ces échanges et acquérir, au fil du temps, un caractère que l’on associe à un lieu.
Je me garderais donc de réduire le terroir d’un objet à la provenance de ses composants. Cette provenance compte, et j’aimerais la connaître, mais elle ne raconte pas toute la fabrication. Qui a travaillé la matière, où, avec quelle expérience ? Qu’a-t-il fallu apprendre pour obtenir ce résultat ? Voilà ce que j’aurais envie de demander en regardant une pièce, plutôt que de m’en tenir au nom inscrit sur son étiquette.
Les noms de Saint-Claude, d’Aubusson ou de Baccarat suscitent une attente. Ils nous font penser à une qualité de travail, à une histoire, parfois à un style. Il reste à comprendre ce que l’objet que nous avons devant nous doit réellement à cette adresse.
Avec Chêne & Liège, le rapport aux Maures prend une forme contemporaine. Un meuble peut entretenir un lien avec la Provence sans reproduire le mobilier provençal ancien ni reprendre quelques motifs devenus familiers. Ce lien peut tenir au bois employé, à la récolte de l’écorce et au travail de ceux qui connaissent l’arbre. Il demande alors une explication, et je trouve intéressant qu’un objet nous donne envie de la chercher.
Un savoir-faire transmis peut aussi accueillir un dessin nouveau. Il se prolonge dans les essais de ceux qui l’exercent, lorsqu’ils cherchent d’autres formes ou d’autres usages. La transmission conserve alors une place pour leur propre travail.
Dans les Maures, cette question rejoint celle de la renaissance de la suberaie, la forêt de chênes-lièges. Le travail engagé par l’ASL Suberaie Varoise et le Syndicat mixte du massif des Maures porte notamment sur la connaissance de la ressource, la mobilisation des propriétaires et l’organisation des levées de liège. Avant de pouvoir transformer la matière, il faut pouvoir la récolter dans de bonnes conditions et prévoir un approvisionnement dans la durée.
Le bilan des récoltes 2024 publié par l’ASL donne une idée des débouchés. Près de 135 tonnes de liège récoltées chez ses adhérents ont été commercialisées auprès du bouchonnier Diam Bouchage. À côté de ce volume, 650 kilos ont été valorisés auprès d’artisans, notamment pour du mobilier et de la vannerie. La différence est considérable. Elle rappelle le poids du bouchon dans cette activité, tout en montrant qu’il existe une place pour d’autres transformations.
Forêt Modèle de Provence explore également ces possibilités avec le concours Quercus Suber, qui invite à travailler le bois et le liège de l’arbre. J’y vois une occasion de découvrir ce que les artisans peuvent faire de cette matière, au-delà des usages que nous lui connaissons déjà.
Je ne voudrais toutefois pas confondre l’intérêt que suscite une pièce exposée avec les conditions nécessaires à la vie d’une filière. Entre un meuble de galerie et un objet acheté pour la maison, les prix, les quantités et les modes de fabrication diffèrent. Pour les artisans, il faut des commandes ; pour les propriétaires et les leveurs, des récoltes qui trouvent preneur. La création peut ouvrir une piste. Il faut ensuite voir ce qu’elle permet de produire et à qui cela peut être utile.
C’est ce que j’aimerais suivre plus près de chez moi : la façon dont de nouveaux usages du liège pourraient accompagner le travail déjà entrepris dans le massif et la plaine des Maures. La forêt est au commencement de cette histoire, même si nous la découvrons parfois à partir d’un objet.
Un objet peut-il avoir un terroir ? Je serais tenté de répondre oui, pour peu que l’on puisse retrouver dans sa fabrication quelque chose du lieu dont il se réclame. Avec le liège des Maures, j’aimerais pouvoir suivre ce lien jusqu’aux arbres et à ceux qui les travaillent. Et voir quels objets pourraient, demain, trouver leur place dans nos foyers.
Sources documentaires
- Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national — Exposition Made in Situ : présentation du projet de Noé Duchaufour-Lawrance et de l’exposition aux Gobelins.
- Demisch Danant — Made in Situ : Barro Negro, Bronze & Beeswax, Chêne & Liège : présentation des collections, des matières et des métiers associés à Chêne & Liège.
- ASL Suberaie Varoise — Actualités de la filière et bilan des levées de liège 2024 : relance de la filière dans le massif des Maures, organisation des récoltes et débouchés du liège.
- Forêt Modèle de Provence — Concours Quercus Suber 2023 : valorisation du bois et du liège par la création artistique et artisanale.




