Ce que l’État n’avait pas oublié
Il est curieux de constater ce que la mémoire conserve et ce qu’elle abandonne. Nous oublions des conversations importantes, des visages autrefois familiers, parfois même des événements qui nous avaient préoccupés. Et puis, à l’occasion d’une brève d’actualité, d’un sujet à la télévision ou d’une information croisée au détour de nos lectures, un souvenir revient avec une précision inattendue. Il n’avait pas disparu. Il attendait simplement son heure.
Ces derniers jours, en suivant l’actualité des manifestations en France, avec ces images de cortèges et de forces de l’ordre qui reviennent régulièrement sur nos écrans, je me suis souvenu d’une information qui m’avait chiffonné quelques années auparavant. Elle concernait une commande publique de grenades destinées au maintien de l’ordre. Elle avait certainement surgi dans l’un de mes nombreux fils de veille. Après tout, je me considère, dans ma vie professionnelle comme dans mes préoccupations personnelles, comme un adepte de l’analyse et de la prospective. J’ai depuis longtemps pris l’habitude de suivre des informations parfois éloignées de mes activités immédiates, convaincu qu’un événement apparemment secondaire peut annoncer des évolutions plus importantes.
Nous sortions alors de la crise sanitaire. Le pays avait vécu au rythme des confinements, des attestations auto-signées et des commerces fermés. Il y avait eu les applaudissements aux fenêtres pour remercier les soignants, puis cette étrange contradiction qui avait vu certains de ceux qui les applaudissaient se méfier bientôt de leur présence dans l’immeuble ou dans le voisinage, comme si ces femmes et ces hommes, hier encore admirés pour leur dévouement, risquaient désormais de rapporter le virus chez eux. La peur avait parfois pris le pas sur la reconnaissance. Je me souviens aussi des rues désertes, du ciel bleu en l’absence d’avions, et de cette impression singulière que le temps s’était arrêté tandis que les dépenses publiques, elles, continuaient de courir.
Le 12 mars 2020, le président de la République avait prononcé cette formule devenue célèbre : « Quoi qu’il en coûte. » L’expression avait quelque chose de rassurant, presque de paternel. L’État serait là pour empêcher que la catastrophe sanitaire ne se transforme en catastrophe économique et sociale. Je n’avais aucune raison de mettre en doute la nécessité de cette intervention. J’ai suffisamment fréquenté le monde de l’entreprise pour savoir ce que signifie une activité brutalement interrompue, lorsque les charges continuent de tomber et que les recettes disparaissent.
En recherchant aujourd’hui cette ancienne information, j’ai constaté que ma mémoire avait mêlé deux décisions distinctes. Le marché public concernant les grenades avait été lancé en novembre 2022, et non au printemps 2021 comme je le croyais. Il portait notamment sur des grenades lacrymogènes et des GM2L, pour un montant initial estimé à 38 millions d’euros. Un an plus tard, les attributions publiées dépasseraient finalement 78 millions d’euros. Quant à cette date de 2021 que j’avais conservée, elle n’était pas sortie de nulle part. Elle correspondait à une autre décision, celle d’acquérir de nouveaux véhicules blindés pour la gendarmerie. J’avais probablement rapproché ces deux programmes dans mon esprit, jusqu’à les croire contemporains.
Il faut dire que les grenades de maintien de l’ordre me rappellent aussi quelques images que j’avais trouvées particulièrement pénibles. Le 15 octobre 2019, plusieurs milliers de sapeurs-pompiers professionnels manifestaient à Paris pour réclamer de meilleures conditions de travail et davantage de moyens. La journée s’était terminée par des affrontements avec les forces de l’ordre, qui avaient fait usage de gaz lacrymogènes, de canons à eau et de grenades de désencerclement. Je revois surtout cette situation assez déroutante : des hommes que l’on appelle lorsqu’un immeuble brûle ou lorsqu’une vie est en danger se retrouvaient face à d’autres hommes en uniforme, chargés cette fois de les disperser. Quelques mois plus tard, le 28 janvier 2020, une nouvelle manifestation de pompiers donnait lieu à d’autres affrontements et à de nouveaux tirs de gaz lacrymogènes.
Je n’ignore pas que ces manifestations avaient connu des débordements, ni que les forces de l’ordre avaient également compté des blessés. Mais je me souviens de l’impression que m’avaient laissée ces images. Lorsque des agents du service public, dont la vocation est de porter secours à la population, en viennent à recevoir des grenades en manifestant pour leurs conditions de travail, on peut raisonnablement s’interroger sur notre manière de traiter les conflits sociaux. Et si de tels moyens avaient déjà été employés contre des pompiers, pourquoi s’étonner que l’État envisage de disposer de stocks importants pour répondre à des contestations plus larges ? Le montant de cette commande prenait à mes yeux une signification particulière, sans permettre pour autant de préjuger de son utilisation future.
Bien entendu, les administrations renouvellent leurs stocks et les équipements vieillissent. Je n’ai jamais considéré qu’une commande de matériel suffisait à révéler les intentions inavouées d’un gouvernement. Je savais aussi que les grenades n’étaient pas une nouveauté dans le maintien de l’ordre. Mais en reprenant le fil de ces années, j’ai retrouvé cette autre décision que ma mémoire avait associée à la première.
Dès octobre 2021, l’État avait engagé l’acquisition de quatre-vingt-dix véhicules blindés baptisés Centaure. Ils allaient progressivement remplacer les anciens blindés de la gendarmerie, pour un programme représentant quelque 70 millions d’euros. Et c’est en retrouvant les conditions de son financement que j’ai véritablement marqué un temps d’arrêt : ces véhicules avaient été acquis grâce au plan de relance économique.
J’avoue avoir trouvé le procédé assez déroutant. Nous étions encore dans cette période où le « quoi qu’il en coûte » accompagnait les inquiétudes des entreprises et de tous ceux qui se demandaient comment ils allaient retrouver une existence normale après la pandémie. On nous parlait de relancer l’économie et de préparer l’avenir. Et voilà qu’au milieu de cet effort exceptionnel figuraient des blindés destinés, entre autres missions, au maintien de l’ordre. Certes, leur fabrication faisait travailler une entreprise française, et les anciens véhicules de la gendarmerie avaient largement dépassé l’âge de la retraite. Mais fallait-il vraiment faire passer leur remplacement par un plan de relance économique ? J’y voyais une forme de tour de passe-passe budgétaire, légal sans doute, mais assez éloigné de ce que j’imaginais être les attentes prioritaires des Français.
Je me suis demandé si je n’étais pas simplement victime d’une lecture rétrospective. Après tout, il est facile de s’indigner plusieurs années plus tard d’une décision prise dans des circonstances différentes. Et pourtant, dès 2021, le Sénat s’inquiétait de voir certaines dépenses ordinaires de la gendarmerie financées par le plan de relance, allant jusqu’à évoquer le « déguisement » de dépenses courantes en dépenses de relance. La critique portait plus largement sur l’utilisation de ces crédits, mais elle rejoignait assez bien mon interrogation.
En avril 2024, la Cour des comptes allait soulever une difficulté supplémentaire concernant les Centaure : les besoins opérationnels avaient été définis dans la précipitation, sans plan de maintenance initialement prévu, et le dimensionnement de la flotte reprenait celui des anciens blindés malgré des capacités nouvelles. On avait trouvé les crédits et commandé les véhicules avant d’avoir entièrement déterminé ce que l’on attendait d’eux. Pour quelqu’un qui s’intéresse depuis longtemps à la prospective, il y avait là de quoi rester perplexe.
Depuis, les Centaure sont sortis de leurs garages. On les avait vus lors des violences urbaines de 2023, puis dans les dispositifs déployés face aux mobilisations agricoles et aux manifestations contre les mégabassines. Leur présence dans ces mouvements de contestation m’interroge d’autant plus que je n’ai pas retrouvé, dans les sources consultées, de déploiement comparable lors des violences qui avaient suivi la finale de la Ligue des champions remportée par le Paris Saint-Germain, le 31 mai 2025. Je me garderais bien d’en déduire que les mêmes moyens auraient dû être employés partout, tant les circonstances peuvent différer. Mais je serais curieux de connaître les critères qui conduisent à faire intervenir des véhicules blindés dans certaines situations plutôt que dans d’autres.
En regardant aujourd’hui les images des mobilisations qui traversent le pays, je repense à ces décisions prises quelques années auparavant. Les véhicules sont là, les équipements ont été renouvelés, les dispositifs de maintien de l’ordre ont évolué. Les inquiétudes qui nourrissent les manifestations, elles, n’ont pas nécessairement disparu. Une enquête menée à la fin de 2022 par la DREES, dont les résultats furent publiés en 2023, indiquait déjà que 91 % des Français se déclaraient préoccupés par les salaires et le pouvoir d’achat, tandis que 83 % s’inquiétaient de la pauvreté. La crise sanitaire avait aggravé certaines précarités, puis l’inflation et la crise énergétique étaient venues compliquer le retour à une vie ordinaire. En écoutant certaines revendications actuelles, je retrouve des préoccupations qui existaient déjà à cette époque.
L’État avait pourtant beaucoup dépensé, et il serait injuste de l’oublier. L’activité partielle, les fonds de solidarité et les prêts garantis avaient permis à de nombreuses entreprises de traverser la crise. Certains dispositifs avaient rempli leur rôle, évitant probablement des faillites et des drames humains dont nous ne mesurerons jamais exactement l’ampleur. Mais dépenser beaucoup ne signifie pas pour autant que l’on soit en mesure de répondre à toutes les attentes. En octobre 2023, un rapport parlementaire constatait que la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté n’avait pas permis de faire reculer celle-ci. Plus embarrassant encore, les évaluations demeuraient incomplètes au moment où de nouvelles politiques étaient engagées.
Je retrouve dans ces constats quelque chose qui m’a souvent préoccupé dans la conduite des affaires, qu’elles soient publiques ou privées. Il est relativement facile d’annoncer des moyens, de présenter un budget et de fixer des objectifs. Il est parfois beaucoup plus difficile de revenir quelques années plus tard sur ce qui a réellement été obtenu. Nous avions connu une mobilisation financière exceptionnelle, mais nous éprouvions encore des difficultés à apprécier précisément ce qu’elle avait produit. Je comprends que l’urgence ait imposé des décisions rapides. J’ai davantage de mal à comprendre pourquoi leur évaluation semble si souvent arriver après les décisions suivantes.
Je n’ai jamais été un partisan de l’État omniprésent, loin de là. Mais dès lors qu’il prétend protéger et prévoir, il me semble légitime de lui demander ce qu’il a effectivement prévu, et surtout ce qu’il a réussi. Il serait évidemment excessif d’opposer les millions consacrés au maintien de l’ordre aux milliards mobilisés pour soutenir l’économie. Les montants et les missions n’ont rien de comparable. Une telle confrontation ferait peut-être une bonne formule politique, mais elle constituerait une assez mauvaise analyse.
Reste cette impression, que je ne parviens pas tout à fait à écarter, d’un État capable d’anticiper certains risques avec une remarquable précision matérielle, alors que d’autres difficultés, pourtant signalées depuis longtemps, semblent lui échapper. La prévention des troubles à l’ordre public et celle des fractures sociales ne relèvent pas des mêmes administrations, je le sais bien. Mais elles concernent parfois les mêmes populations et les mêmes inquiétudes. Je me demande simplement si nous consacrons autant d’intelligence collective à comprendre les raisons d’une colère qu’à prévoir les moyens de la contenir.
En relisant ces documents, je repense aussi à la manière dont nous suivons l’actualité. Une déclaration chasse l’autre, un sondage efface le précédent, une manifestation occupe les écrans jusqu’à ce qu’un nouvel événement vienne réclamer notre attention. Nous finissons par considérer chaque crise comme une surprise, alors que certaines de ses causes étaient connues depuis des années. La mémoire, naturellement, n’est pas infaillible. La mienne avait rapproché deux programmes distincts, et il m’a fallu retourner aux documents pour retrouver leur chronologie.
Quant à cette commande de grenades, elle m’aura finalement conduit vers des rapports parlementaires que je n’aurais probablement jamais ouverts sans elle. Et, en les refermant, je me suis demandé combien d’autres décisions, prises presque dans l’indifférence générale, attendaient ainsi que l’actualité nous les remette en mémoire. Encore faudrait-il que nous ayons pris la peine de les remarquer lorsqu’elles ont été prises.
Pour aller plus loin
Les commandes de grenades et le programme Centaure
- Maintien de l’ordre : un appel d’offres de 38 millions d’euros de grenades, Politis, 14 novembre 2022.
https://www.politis.fr/articles/2022/11/maintien-de-lordre-un-appel-doffres-de-38-millions-deuros-de-grenades-45030/ - Maintien de l’ordre : la France s’offre plus de 78 millions d’euros de grenades, Politis, 10 novembre 2023.
https://www.politis.fr/articles/2023/11/maintien-de-lordre-la-france-soffre-plus-de-78-millions-deuros-de-grenades/ - Centaure : un nouveau blindé pour la protection de la population, Gendarmerie nationale, 20 octobre 2023.
https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gendinfo/dossiers/des-nouveaux-vehicules-pour-la-gendarmerie/centaure-un-nouveau-blinde-pour-la-protection-de-la-population
Le financement public et son évaluation
- Bilan du rattachement de la gendarmerie nationale au ministère de l’Intérieur, rapport du Sénat, 2021.
https://www.senat.fr/rap/r20-775/r20-775_mono.html - Les forces mobiles, Cour des comptes, avril 2024.
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2024-03/20240403-S2024-0185-Forces-mobiles.pdf
Les manifestations et les inquiétudes sociales
- À Paris, les pompiers ont manifesté dans une ambiance tendue, Le Monde, 15 octobre 2019.
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/15/la-manifestation-des-pompiers-en-colere-a-paris-marquee-par-des-tensions-avec-la-police_6015633_3224.html - Baromètre d’opinion de la DREES : les Français restent préoccupés par le niveau des salaires et du pouvoir d’achat en 2022, DREES, 6 juillet 2023.
https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/barometre-dopinion-de-la-drees-les-francais-restent-preoccupes - Avis sur le projet de loi de finances pour 2024, Solidarité, insertion et égalité des chances, Assemblée nationale, octobre 2023.
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/AVISANR5L16B1805-tII.html




