Quand une langue devient une barrière commerciale
Il suffit parfois d’une étiquette, d’un mot imprimé un peu plus gros qu’un autre ou d’une notice qu’il faut traduire pour que surgissent, derrière ce qui semblait n’être qu’une question assez banale de commerce international, des interrogations beaucoup plus anciennes sur ce que nous acceptons de mettre en commun et sur ce que nous souhaitons, malgré tout, continuer à distinguer.
Depuis quelques jours, le Canada et les États-Unis se livrent ainsi à un bras de fer commercial dont les chiffres suffiraient normalement à occuper les commentateurs : des droits de douane américains pouvant atteindre 50 %, quelque 27,6 milliards de dollars canadiens de marchandises concernées et, en réponse, la décision d’Ottawa d’appliquer à partir du 8 septembre des contre-mesures présentées comme une riposte « dollar pour dollar, taux pour taux », auxquelles viennent s’ajouter 7,5 milliards de dollars canadiens de mesures de soutien aux entreprises et aux travailleurs affectés.
À première vue, rien que de très classique dans une guerre commerciale, si tant est que les guerres commerciales puissent jamais être considérées comme classiques. Sauf qu’au milieu de l’acier, des produits laitiers, de l’électroménager, des machines agricoles et de l’électronique s’est invité un produit qui ne se transporte ni par camion, ni par train, ni dans un porte-conteneurs.
La langue française !
Et c’est probablement à cet instant que cette querelle, qui aurait pu rester pour moi une affaire assez lointaine de tarifs douaniers entre Ottawa et Washington, a commencé à m’intéresser autrement, car lorsqu’une langue devient une ligne dans une négociation commerciale, ce n’est déjà plus tout à fait de commerce dont nous parlons.
Quand le français entre dans une négociation commerciale
Washington n’a d’ailleurs pas découvert le sujet à l’occasion de la crise actuelle. Dès 2025, le rapport américain sur les obstacles au commerce consacrait une section spécifique à la loi 96 et aux contraintes qu’elle pouvait représenter pour les entreprises américaines en matière de marques, d’emballages et d’étiquetage.
Plus significatif encore, le rapport 2026 ne mentionne plus la loi 96, mais fait apparaître à sa place la loi 109 sur la découvrabilité des contenus culturels francophones, par laquelle le Québec affirme sa « souveraineté culturelle » dans l’environnement numérique et entend favoriser la présence des contenus originaux francophones sur les grandes plateformes.
En quelques mois, le différend s’est ainsi déplacé de l’étiquette apposée sur un produit vers les écrans et les plateformes sur lesquels une culture cherche désormais à rester visible.
Donald Trump assure, pour sa part, qu’il n’a jamais été question d’empêcher les Canadiens de parler français et, pris au pied de la lettre, personne ne prétend évidemment que Washington envisagerait d’interdire une conversation dans la langue de Molière dans un café de Montréal.
Le sujet est ailleurs. Il concerne les mécanismes économiques, juridiques et réglementaires qu’une société peut mettre en place pour permettre à sa langue de continuer d’exister autrement que dans la sphère privée, et la frontière à partir de laquelle ces protections commencent à être considérées, par celui qui souhaite pénétrer ce marché, comme des contraintes excessives ou des barrières commerciales.
Car une langue peut parfaitement être libre en droit tout en devenant progressivement marginale dans la vie économique si les emballages, les interfaces numériques, les contrats, les modes d’emploi, la publicité et les contenus culturels qui entourent quotidiennement ses locuteurs se développent dans une autre langue.
C’est donc moins la liberté de parler français qui est en jeu que le coût collectif que l’on accepte de supporter pour continuer à vivre économiquement en français.
Combien coûte une différence ?
Du point de vue d’une entreprise américaine, ou d’ailleurs de n’importe quelle entreprise étrangère, l’argument économique mérite d’être entendu.
Fabriquer un emballage particulier pour le Québec coûte de l’argent, traduire un manuel également, adapter une marque ou une interface représente du travail supplémentaire et respecter des obligations particulières pour un marché de quelques millions de consommateurs revient nécessairement plus cher que commercialiser exactement le même produit, sous la même présentation et dans la même langue, sur l’ensemble du continent nord-américain.
Le raisonnement économique peut donc assez facilement conclure qu’il existe là une friction au commerce, ce qui n’interdit pas de poursuivre le raisonnement un peu plus loin.
Une langue a-t-elle une valeur économique et sociale ? Une culture ? Un savoir-faire ? Un paysage agricole façonné pendant plusieurs siècles ? Une recette transmise de génération en génération ?
Certainement.
Seulement voilà, un tableur sait parfaitement calculer le coût d’une seconde étiquette ou d’une traduction supplémentaire ; il sait beaucoup moins bien calculer la valeur d’une langue que cette étiquette contribue, modestement mais quotidiennement, à maintenir vivante.
C’est sans doute là que le sujet commence à me gêner davantage, parce que nous savons très bien mesurer le prix de nos différences, mais beaucoup moins bien ce que nous perdrions en les faisant disparaître.
Une barrière commerciale, vraiment ?
Si nous suivons jusqu’au bout le raisonnement consistant à considérer une obligation linguistique comme une entrave au commerce, nous découvrons assez rapidement que le Québec est loin d’être une exception.
En France, nous vivons depuis plus de trente ans avec la loi Toubon du 4 août 1994, dont le premier article commence par une affirmation qui prend, dans le contexte actuel, une résonance particulière puisqu’il définit la langue française comme « un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France ».
Le législateur français ne s’est évidemment pas contenté d’une déclaration de principe. La loi impose l’emploi du français dans de nombreux domaines touchant directement à la vie économique, notamment pour la désignation, l’offre et la présentation d’un bien ou d’un service, son mode d’emploi, ses conditions de garantie, certaines factures et quittances ainsi que la publicité, et cette obligation concerne les produits commercialisés en France quelle que soit leur origine.
Une entreprise américaine souhaitant vendre certains de ses produits sur le marché français doit donc, elle aussi, adapter les informations qu’elle fournit aux consommateurs, ce qui représente nécessairement un coût.
Nous n’appelons pourtant pas spontanément cela une barrière commerciale. Nous appelons cela informer le consommateur.
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez amusant, vu de France, à découvrir l’exigence linguistique québécoise comme une curiosité réglementaire alors que nous pratiquons quelque chose d’assez comparable depuis plus de trente ans, sans avoir le sentiment de dresser chaque matin une barricade contre le commerce mondial.
L’Union européenne suit une logique semblable, quoique plus sectorielle et moins transversale que la loi française. Pour les denrées alimentaires, notamment, les informations obligatoires doivent être fournies dans une langue facilement comprise par les consommateurs du pays dans lequel elles sont commercialisées, les États membres pouvant imposer l’utilisation d’une ou plusieurs langues officielles. La Finlande exige ainsi normalement que certaines mentions alimentaires soient disponibles en finnois et en suédois, l’anglais seul n’étant pas considéré comme suffisant.
Pourquoi, dès lors, l’obligation d’adapter un produit à la langue de ses consommateurs serait-elle légitime à Paris ou à Helsinki, mais deviendrait-elle nécessairement une entrave au commerce lorsqu’elle protège le français à Montréal ?
La question mérite au moins d’être posée.
Toutes les normes ne se valent pas
Il serait néanmoins beaucoup trop facile d’en conclure que toute réglementation locale devient vertueuse à partir du moment où elle invoque la culture, la langue ou la tradition.
Une norme peut être inutilement bureaucratique, disproportionnée, protectionniste ou même construite de manière à favoriser artificiellement les producteurs nationaux, et il est parfaitement légitime qu’un partenaire commercial demande alors qu’elle soit discutée. Le libre-échange n’est pas davantage l’ennemi naturel des cultures que la réglementation n’en constitue automatiquement la protection.
Il faut plutôt se demander ce que poursuit la règle et si la contrainte imposée reste proportionnée à cet objectif.
Exiger qu’un consommateur francophone puisse comprendre ce qu’il achète, les conditions dans lesquelles il doit utiliser un produit ou les engagements contractuels auxquels il souscrit ne paraît pas relever exactement de la même logique que l’établissement d’un quota destiné à empêcher artificiellement l’entrée d’un concurrent étranger.
Cette distinction prend tout son sens lorsque l’on quitte la langue pour regarder ce qui se passe dans nos campagnes, nos ateliers et nos assiettes.
Après les mots, les fromages
Prenons quelque chose que nous connaissons sans doute mieux de ce côté-ci de l’Atlantique.
La feta, le parmesan, le gorgonzola, l’asiago, le roquefort et, plus généralement, toutes ces indications géographiques dont nous avons parfois oublié, tant elles font partie de notre paysage quotidien, qu’elles constituent elles aussi des restrictions apportées à la liberté de commercialiser un produit sous le nom que l’on souhaiterait lui donner.
Pour un Européen, ces noms racontent une origine, un territoire, des pratiques, parfois un climat, une géologie, une race animale ou un cépage et, derrière tout cela, les hommes et les femmes qui ont progressivement construit ce que nous appelons un terroir.
Dans la doctrine commerciale américaine, certaines de ces protections européennes sont régulièrement contestées lorsqu’elles empêchent des producteurs américains d’utiliser des dénominations qu’ils considèrent comme devenues génériques sur leur propre marché.
Il faut ici entendre les deux raisonnements. Pour celui qui fabrique depuis longtemps aux États-Unis un fromage vendu sous une dénomination devenue usuelle dans son pays, l’interdiction d’utiliser ce nom sur certains marchés représente bien une contrainte commerciale ; pour celui qui produit depuis des générations dans le territoire dont ce nom est issu, permettre son utilisation partout et par tous revient au contraire à détacher progressivement le mot de l’histoire, du lieu et du savoir-faire qui lui ont donné naissance.
Et c’est probablement ici que mon regard de Français, de Provençal aussi, cesse d’être tout à fait neutre. J’ai quelque difficulté à considérer un roquefort, un champagne, un vin ou même une bière artisanale comme de simples références commerciales interchangeables, parce que j’y vois également un paysage, des gestes, des hommes et des femmes, parfois quelques siècles d’histoire, toutes choses que l’on fait assez difficilement entrer dans une colonne de tableur.
Nous retrouvons alors, presque intacte, la question québécoise.
Le français est-il une contrainte imposée à celui qui souhaite vendre au Québec ou la langue d’une société qui entend continuer à vivre dans cette langue ?
Champagne est-il simplement un mot particulièrement efficace pour vendre un vin effervescent ou le nom d’un territoire qui possède le droit de protéger ce qu’il a construit ?
Au fond, la réponse dépend beaucoup de l’endroit où l’on décide de placer le marché, et de la capacité que l’on reconnaît encore aux territoires à lui imposer leurs particularités plutôt que de devoir systématiquement les effacer pour s’y adapter.
Le paradoxe de la mondialisation
Je ne voudrais pourtant pas faire ici le procès du commerce mondial, ce qui serait aussi facile qu’injuste.
La mondialisation a, par exemple, permis au Mas de Gourgonnier, domaine viticole familial situé au cœur des Alpilles, à quelques kilomètres des Baux-de-Provence, de trouver des clients à Tokyo, tandis que les fromages de la Fromagerie Vaubernier, au cœur du bocage mayennais, se retrouvent à New York.
Internet, les plateformes logistiques et la baisse du coût des échanges peuvent également devenir de formidables outils de diffusion des singularités locales, comme pour la Coutellerie Honoré Durand, entreprise familiale et artisanale de Laguiole qui vend aujourd’hui en ligne dans cinq autres pays européens. Ils permettent ainsi à des productions autrefois enfermées dans des marchés géographiquement minuscules de rencontrer suffisamment de consommateurs pour continuer d’exister.
Le monde ouvert peut donc être un extraordinaire outil au service de la diversité, tout en portant en lui une contradiction que nous aurions tort d’ignorer. Pour fonctionner efficacement et à grande échelle, le commerce privilégie naturellement les volumes, les formats identiques, les recettes reproductibles, les normes harmonisées et les chaînes logistiques dont chaque étape peut être prévue et optimisée.
Le terroir fonctionne souvent selon une logique presque inverse, faite de saisons, de petites productions, de variétés locales, de recettes qui changent légèrement, de gestes qui ne sont pas toujours parfaitement reproductibles et parfois même de mots que l’on ne traduit pas tout à fait parce qu’ils ne veulent pas exactement dire la même chose ailleurs.
En somme, de tout ce qui complique un peu la vie d’une chaîne d’approvisionnement mondiale.
De la langue au champ, puis du champ à l’atelier
C’est ici que la querelle linguistique canadienne rejoint une question qui m’intéresse depuis longtemps : celle de la place que nous voulons encore accorder à la paysannerie, à l’artisanat et aux petites productions dans une économie dont la recherche d’efficacité favorise naturellement la concentration et la standardisation.
Une tomate parfaitement calibrée voyage mieux qu’une variété ancienne dont les fruits ne possèdent ni exactement la même forme ni exactement le même poids. Une bière industrielle produite à plusieurs millions d’hectolitres offre une régularité que le brasseur travaillant sur de petits volumes aura parfois plus de difficulté à garantir, tandis qu’un fromage standardisé sera plus simple à transporter, à conserver et à commercialiser mondialement qu’un fromage au lait cru dont les caractéristiques dépendent en partie de la saison, de l’alimentation des animaux et des pratiques du producteur.
Dans chacun de ces exemples, l’industrie n’a pas nécessairement tort. Elle répond à une demande, réduit les coûts, sécurise les approvisionnements et permet à des produits autrefois rares de devenir accessibles au plus grand nombre.
Je ne crois pas davantage qu’il faille opposer systématiquement l’artisan à l’industriel, le paysan à la grande exploitation ou le commerce local au commerce mondial. Ce serait remplacer une simplification par une autre.
Ce qui m’interroge davantage est le moment où l’efficacité devient le seul étalon avec lequel nous mesurons la valeur des choses, car ce qui n’est pas optimal économiquement n’est pas nécessairement inutile socialement, culturellement ou même stratégiquement.
L’efficacité n’est pas une civilisation
Voilà pourquoi cette bataille entre le Canada et les États-Unis mérite peut-être que nous nous y intéressions depuis un comptoir provençal, non pas pour choisir entre le libéralisme américain et le protectionnisme canadien, opposition qui serait aussi confortable qu’un peu paresseuse, mais parce qu’elle nous oblige à poser une question beaucoup plus embarrassante.
Que sommes-nous prêts à conserver même lorsque cela coûte un peu plus cher ?
La question est difficile parce que chacune des petites simplifications proposées par l’économie de masse possède généralement une justification parfaitement rationnelle. Standardiser réduit les coûts, concentrer la production améliore souvent la productivité, harmoniser les normes fluidifie les échanges et produire une seule étiquette en anglais pour toute l’Amérique du Nord serait évidemment plus économique que d’en fabriquer une spécialement adaptée au Québec.
Pris séparément, chacun de ces raisonnements se défend.
Additionnés pendant plusieurs décennies, ils pourraient cependant fabriquer un monde remarquablement efficace dans lequel nous finirions par boire les mêmes bières, manger les mêmes fromages, cultiver les mêmes variétés et acheter les mêmes objets dans les mêmes commerces, avant peut-être de finir par employer les mêmes mots pour les désigner.
Ce monde-là fonctionnerait probablement très bien.
Je ne suis simplement pas certain d’avoir envie d’y vivre.
Peut-être est-ce une réaction de Français attaché à ses fromages, de Provençal attaché à ses paysages ou, plus simplement, celle de quelqu’un qui préfère encore rencontrer derrière un produit celui qui l’a cultivé, fabriqué ou transformé. Je veux bien admettre qu’il y ait là une part de subjectivité ; après tout, nous sommes ici entre deux gorgées, pas dans une note de l’OCDE.
Entre deux gorgées
Le terroir n’est donc peut-être pas cette nostalgie un peu folklorique à laquelle on voudrait parfois le réduire, cette manière sympathique mais légèrement désuète de regarder un monde rural que la modernité aurait vocation à remplacer.
Il pourrait au contraire devenir une idée étonnamment contemporaine.
Dans une économie mondialisée capable de produire presque partout, rapidement, à grande échelle et avec une efficacité dont les générations précédentes n’auraient probablement même pas osé rêver, la rareté de demain ne sera peut-être plus le produit lui-même.
Ce sera la différence.
Une origine que l’on peut raconter, un geste que l’on peut transmettre, une variété que l’on a choisi de conserver malgré son rendement inférieur, un fromage qui ne ressemble pas exactement à celui de la semaine précédente, une bière dont le goût raconte encore quelque chose de l’endroit où elle est née, un accent que l’on reconnaît et une langue dans laquelle on continue non seulement de parler, mais aussi de travailler, de commercer, de créer et de rêver.
C’est peut-être finalement cela que je retiens de cette guerre commerciale entre Ottawa et Washington, partie de milliards de dollars et de droits de douane pour finir par nous ramener à quelque chose de beaucoup plus difficile à chiffrer : la valeur que nous accordons encore à ce qui nous distingue.
Le marché demeure un formidable outil pour faire circuler les hommes, les produits et les idées, mais je ne crois pas qu’il puisse être la seule mesure de leur valeur, car tout ce qui le ralentit n’est pas nécessairement un obstacle.
Parfois, c’est simplement une civilisation qui résiste.




