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Un cierge, quelques mots, et le reste

Je n’ai pas suivi la visite de Léon XIV en direct. Je travaillais et, pour tout dire, je n’avais guère envie de subir ces heures de retransmission continue dont les chaînes de télévision savent désormais recouvrir le moindre événement. C’est le soir, en remontant distraitement mon fil TikTok puis quelques autres sources d’actualité, que je suis retombé sur les images : la foule, beaucoup de jeunes, cette ferveur assez inhabituelle aujourd’hui pour que le pouce s’arrête quelques secondes au lieu de poursuivre sa course.

J’aurais pu en rester là. Au lieu de cela, je suis allé chercher les discours et j’ai visionné quelques extraits.

Ce sont eux, finalement, qui m’ont retenu bien davantage que les cérémonies.

Je ne fréquente plus vraiment les bancs des églises depuis des années. Cela ne m’empêche pas d’y entrer, pour une architecture, une statue, un cierge à déposer, un enterrement. La pratique s’est éloignée, certaines certitudes avec elle, et je ne saurais sans doute plus employer aujourd’hui exactement les mêmes mots qu’à vingt ans. Il reste pourtant un fond humaniste dont je retrouve assez facilement les racines dans les valeurs chrétiennes au milieu desquelles j’ai grandi : la dignité de la personne, le service, la responsabilité individuelle, l’attention à celui qui reste au bord du chemin.

Le mot « service », justement, m’a ramené très loin en arrière.

J’ai été Scout de France, puis chef scout. On y apprenait certes à monter une tente, à faire un feu sous la pluie et à constater qu’une randonnée est presque toujours plus longue que ne l’avait annoncé celui qui possédait la carte et la boussole. Mais on y apprenait aussi quelque chose de beaucoup moins spectaculaire : le Devoir envers soi-même, envers autrui et envers des principes spirituels.

Puis il y eut Lourdes.

J’y étais brancardier pour le diocèse de Nice. Je ne crois pas que j’aurais eu spontanément l’idée de partir : Jean-Pierre, un prêtre ami de la famille, m’avait convaincu de l’accompagner. Lorsque j’y repense aujourd’hui, ce n’est pas d’abord la grotte qui revient, ni même les processions. C’est la basilique dans laquelle nous déposions tous les malades pour la messe, les fauteuils que l’on poussait, les gens qu’il fallait installer, attendre, reprendre ensuite. Des gestes simples et répétés. À cet âge-là je n’aurais certainement pas parlé de dignité de la personne ou d’école d’humanité. Nous aidions quelqu’un à être là, voilà tout.

Léon XIV a employé pendant cette visite des mots très proches : soin, attention, service, valeur irremplaçable de chaque être humain. Je les entends sans doute autrement aujourd’hui, mais je les reconnais.

Assise appartient aussi à ces années-là. Il m’en reste moins un enseignement précis qu’une manière de comprendre qu’une conviction n’a pas besoin de s’effacer pour rencontrer celle de l’autre. Là encore, certains propos du pape sur le dialogue et la diversité des consciences ont réveillé quelque chose de familier. Une société libre, a-t-il dit à l’Élysée, n’a pas à produire de l’uniformité mais à protéger cette diversité.

Ces souvenirs religieux se mélangent étrangement, dans ma mémoire, avec des écrans d’ordinateur.

J’étais sur Internet depuis la fin de 1994. Quelques années plus tard, chez Chrétiens Médias, je créais et animais les sites du Jury œcuménique au Festival de Cannes. J’avais un badge donnant accès au Marché du film, j’ai monté quelques marches, vu des projections — parmi elles La vie est belle de Roberto Benigni. Ce que j’en retiens aujourd’hui n’est pourtant pas tellement le tapis rouge. C’est ce curieux croisement entre cinéma, regard spirituel et un Web encore suffisamment jeune pour que mettre un jury en ligne constitue déjà une petite aventure.

À Ouagadougou, en 1999, le décor avait changé. J’étais au FESPACO, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, pour créer et mettre à jour le site du jury de l’OCIC, l’Organisation catholique internationale du cinéma. J’y ai vu des films, travaillé sur le site, et assisté au concert d’Alpha Blondy au stade du 4-Août. Certaines images résistent mieux que les pages Web que nous fabriquions alors.

Cette même année, à Cotonou, nous étions quatre intervenants mandatés par Chrétiens Médias, invités par la Commission épiscopale pour les communications sociales. À nos côtés, notamment, ceux qui avaient participé aux premiers pas du site Web de la Conférence des évêques de France. Dans la salle, des membres de la commission, des prêtres, des évêques. J’étais venu parler de ce que pourrait être un projet Internet pour l’Afrique.

Je n’avais guère besoin d’être convaincu.

À cette époque, Internet ressemblait encore à un territoire ouvert. Membre de l’Internet Society, je savais déjà que commençaient à émerger des réflexions sur une Déclaration des droits du citoyen dans la société de l’information. Nous pensions d’abord à ce que le réseau permettrait : publier sans dépendre entièrement des circuits habituels, relier des communautés éloignées, réduire les distances, donner accès, rendre visible. Je ne crois pas avoir imaginé que la technique rendrait spontanément les hommes meilleurs, mais je croyais profondément à cette ouverture. Je continue d’ailleurs à y croire.

C’est probablement pour cela qu’un autre passage du discours de Léon XIV m’a davantage arrêté que bien des considérations proprement religieuses.

Il a parlé de l’intelligence artificielle, cité Bernanos et son « paradis des machines », puis rappelé la nécessité de replacer la personne humaine au cœur de toute réflexion technologique, dans le respect de sa liberté intérieure et de sa dignité.

Ces mots-là me parlent directement.

L’humain d’abord. Avant les systèmes, les plateformes, l’efficacité et le monde des machines. Non parce qu’il faudrait se défier par principe de la technologie, ce serait assez incohérent de ma part, mais parce qu’un outil qui commence à choisir à notre place, à uniformiser nos réponses ou à nous dispenser de notre propre jugement finit par poser une autre question que celle de son efficacité.

Le jeune homme convaincu par Internet et celui que je suis devenu ne sont finalement pas si éloignés. Je n’ai pas cessé de croire à la technique. J’ai simplement appris à lui demander davantage de comptes.

Les grands rassemblements de jeunesse, eux aussi, sont revenus dans les images de cette visite. Je n’étais pourtant pas aux JMJ de Paris en 1997. Je n’étais pourtant pas aux JMJ de Paris en 1997. Là aussi, on m’avait demandé de collaborer à la création du site Internet. Je devais m’y rendre, mais la vie personnelle avait alors décidé de bifurquer et, tandis que d’autres convergeaient vers Longchamp, j’étais ailleurs.

Trois ans plus tard, le scoutisme est revenu me chercher d’une façon assez inattendue. Je travaillais alors chez Bayard Presse, chargé du développement marketing Web de Phosphore.com, le site du magazine des lycéens. Dans le cadre du partenariat avec les Scouts de France et de la couverture numérique, je me suis retrouvé au jamboree national « Solidaires », à Clermont-Ferrand, au milieu d’environ dix mille pionniers et pionnières.

Je n’étais plus le chef scout que j’avais été. J’étais là avec mon badge professionnel et mes histoires d’Internet. Je ne suis même pas certain d’avoir remarqué sur le moment ce que cette situation avait d’étrangement circulaire.

C’est souvent après que les lignes apparaissent.

Il y a aussi l’Europe. J’ai longtemps été, et je reste en grande partie, un Européen convaincu — moins de ce qu’elle est parfois devenue que de la promesse de départ, celle des pères fondateurs : rendre la guerre impossible entre des peuples qui venaient de s’entretuer.

À Metz, Léon XIV est revenu sur Robert Schuman et la Déclaration du 9 mai 1950. J’y ai reconnu quelque chose qui m’accompagne depuis longtemps : l’idée que l’Europe vaut d’abord par ce qu’elle construit de commun sans demander aux peuples de devenir identiques ou de simples consommateurs.

Il serait facile aujourd’hui de reconstruire tout cela comme un parcours parfaitement cohérent : le scoutisme, Lourdes, Assise, Chrétiens Médias, Cannes, Ouagadougou, Cotonou, Bayard, l’Europe, puis cette réflexion actuelle sur la technologie et l’intelligence artificielle. La mémoire aime bien nous faire croire que nous savions où nous allions.

Je n’en crois rien.

Il y eut des bifurcations, des abandons, des changements de conviction, des choses que j’ai cessé de pratiquer et d’autres que je n’aurais jamais imaginé retrouver.

Puis un soir, en faisant défiler distraitement un écran, un pape parle de liberté intérieure, de responsabilité, de service et des machines.

Et quelque chose remonte.

Pas forcément la foi telle qu’elle fut autrefois. Pas davantage l’envie de reprendre une place régulière sur un banc d’église.

Mais assez pour comprendre pourquoi, certains jours encore, j’entre, j’allume un cierge et je le regarde brûler, silencieusement.

Pour aller plus loin :

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV : RENCONTRE « AUX RACINES DE L’EUROPE POUR LA PAIX ET L’UNITÉ »

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV : RENCONTRE AVEC LES ÉVÊQUES DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DE FRANCE

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV : VISITE À L’ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L’ÉDUCATION, LA SCIENCE ET LA CULTURE (UNESCO)

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV : RENCONTRE AVEC LES AUTORITÉS, LA SOCIÉTÉ CIVILE ET LE CORPS DIPLOMATIQUE

DISCOURS DU PAPE LÉON XIV : VEILLÉ DE PRIÈRE AVEC LES JEUNES