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La République aime ses langues régionales, à condition qu’elles restent au patrimoine

IIl y a des sujets qui arrivent à leur heure, presque sans qu’on les ait vraiment convoqués. Il y a quelques jours, en écrivant à propos de Corsu Mezu Mezu, de cette Corse qui chante sa langue et rappelle qu’une culture ne demeure vivante que tant qu’elle se pratique, j’avais laissé passer presque en marge cette remarque selon laquelle la France avait signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires sans jamais la ratifier. J’ajoutais que cela ferait sans doute l’objet d’un autre billet. Je ne pensais pas qu’il viendrait si vite, mais le lendemain, au hasard d’une lecture consacrée au provençal et à l’école de la IIIe République, la question est revenue, avec plus d’insistance : comment sommes-nous passés de langues que l’on parlait naturellement à des langues que l’on protège ?

La question m’est sans doute d’autant plus sensible qu’elle accompagne ma propre géographie. J’ai grandi sur la Côte d’Azur niçoise et je vis aujourd’hui dans le Var provençal. Quelques dizaines de kilomètres seulement séparent ces deux terres, mais leur histoire linguistique ne se raconte pas exactement de la même manière. Pour le provençal, il faut remonter loin, bien avant Jules Ferry. Le français gagne déjà l’écrit administratif provençal dès la fin du XVe siècle, puis plus nettement encore au XVIe. L’Ordonnance sur le fait de la justice d’août 1539, passée à la postérité sous le nom d’ordonnance de Villers-Cotterêts, accélère et institutionnalise un mouvement déjà engagé en imposant le français dans les actes de justice et d’administration royale. Il serait donc un peu commode de faire commencer toute cette histoire en 1880 et d’imaginer quelques instituteurs en blouse grise comme seuls responsables du recul d’une langue plusieurs fois centenaire. La francisation administrative est bien plus ancienne ; l’école républicaine interviendra ensuite sur un autre terrain, celui de l’usage quotidien, de la promotion sociale et finalement de la transmission.

À Nice, l’échelle du temps est plus resserrée, presque brutale. Nice n’est rattachée à la France qu’en 1860. Annexée, diront certains, et le choix du mot n’est déjà pas tout à fait innocent. Comme souvent dans l’histoire des États, le vocabulaire finit par stabiliser un récit et donne aux frontières une apparence d’évidence qu’elles n’avaient pas nécessairement au moment où elles furent déplacées. Le plébiscite d’avril 1860 donna au rattachement une légitimité populaire apparemment écrasante, mais il intervint après que l’avenir du territoire eut été largement négocié entre Napoléon III et Victor-Emmanuel II, dans un contexte dont les conditions politiques et électorales continuent d’alimenter la controverse. Rien de très exceptionnel, au fond ; les nations aiment raconter leur histoire comme si elles avaient toujours su où elles allaient.

Dans le pays niçois du XIXe siècle, la réalité linguistique était d’ailleurs assez éloignée des catégories nationales que nous lui appliquons aujourd’hui. Les Niçois parlaient d’abord nissart. L’italien occupait depuis plusieurs siècles la place de langue officielle, celle de l’administration et largement de l’écrit, sans pour autant être la langue quotidienne de la population ; le français avait déjà trouvé sa place dans une partie des élites. Ce décalage entre langue officielle et langue réellement parlée n’avait rien d’exceptionnel. L’Italie de l’Unité en fournit un exemple saisissant : selon les estimations, seuls 2,6 % à 12 % de la population maîtrisaient réellement l’italien national. L’immense majorité parlait d’abord une langue ou un dialecte local, tandis que la langue officielle restait largement celle de l’écrit, de l’administration et des élites.

La situation n’est pas sans rappeler celle de la France. Là aussi, pendant longtemps, la langue de l’État et celle de la vie quotidienne ne se confondent pas partout. La construction nationale va précisément consister, notamment au XIXe siècle, à réduire cet écart jusqu’à faire de la langue officielle la langue ordinaire de la majorité. Dans le cas niçois, le basculement est particulièrement lisible : avant 1860, le nissart est largement la langue vécue tandis que l’italien occupe l’espace institutionnel et écrit ; après le rattachement, le français remplace progressivement l’italien dans cet espace officiel, puis gagne, au fil des générations, celui de la vie quotidienne. Le changement n’est donc pas seulement celui d’une langue administrative par une autre. C’est aussi le moment où la langue de l’État finit par devenir la langue de la maison.

Vingt ans après le rattachement, le règlement modèle des écoles primaires du 7 juin 1880 énonce que le français sera seul en usage dans l’école. Une génération à peine. Lorsque la République fait de l’école l’un des grands instruments de généralisation du français, Nice vient tout juste d’entrer dans l’espace national français. Il ne s’agit pas pour autant d’imaginer qu’un matin quelques fonctionnaires se seraient réunis pour décider de faire disparaître le nissart, le provençal, le breton, le basque ou le corse. L’histoire est rarement aussi commode. Mais il y eut bel et bien une politique, et cette politique avait sa logique : la France du XIXe siècle voulait fabriquer des Français. L’école, l’administration, le service militaire, les transports puis les médias participeraient ensemble à cette entreprise d’unification dont la langue française fut l’un des instruments les plus puissants.

Il faut d’ailleurs reconnaître ce que cette politique avait de rationnel et même d’émancipateur. Permettre à un enfant né dans un village provençal de parler la même langue qu’un fonctionnaire parisien, qu’un commerçant lyonnais ou qu’un ouvrier lillois, c’était lui offrir une mobilité sociale et géographique plus grande. Le français fut une langue d’unification, mais aussi de promotion, d’accès au diplôme, à l’administration, à la ville, à l’emploi. C’est précisément ce qui rend cette histoire plus intéressante qu’un simple procès de Jules Ferry : cette émancipation eut un prix. Lorsque l’une des langues devient celle de l’école, de la réussite et de l’avenir, tandis que l’autre demeure celle de la maison, des anciens et d’un monde rural présenté comme condamné à disparaître, il n’est guère difficile de deviner laquelle les familles finiront par privilégier.

Le mécanisme est au fond plus efficace qu’une interdiction. Il suffit qu’une langue représente l’avenir et que l’autre finisse par représenter le passé. On appelle alors cette dernière « patois », et le mot se charge lui-même d’une partie du travail. Peu à peu, parler la langue de ses parents ne devient pas seulement inutile, cela peut devenir embarrassant. Alors les familles cessent de transmettre, non parce qu’elles ont cessé d’aimer leur langue, mais parce qu’elles veulent que leurs enfants réussissent. Il n’était même plus nécessaire de l’interdire ; il suffisait qu’elle paraisse inutile.

Puis, curieusement, une fois le travail largement accompli, nous avons commencé à nous inquiéter de leur disparition. En 1951, la loi Deixonne ouvre une première brèche en autorisant certains usages pédagogiques des langues régionales et en permettant leur enseignement facultatif. Viendront ensuite les options, les enseignements bilingues, les concours, les écoles associatives, puis cette reconnaissance qui aurait semblé inimaginable un siècle plus tôt : en 2008, les langues régionales entrent dans la Constitution. L’article 75-1 affirme désormais qu’elles « appartiennent au patrimoine de la France ».

C’est une très jolie phrase, peut-être même trop jolie, parce qu’en français le patrimoine désigne volontiers ce que l’on conserve lorsque l’on ne sait plus très bien quoi en faire. Nous restaurons les chapelles, nous classons les façades, nous inventorient les objets, nous protégeons les recettes, nous ouvrons des musées ; désormais, nous patrimonialisons aussi les langues. Toute l’ambiguïté française tient alors entre cette reconnaissance et l’article 2 de la même Constitution, qui rappelle que « la langue de la République est le français ». Nos langues régionales sont ainsi assez françaises pour appartenir à notre patrimoine, mais pas toujours assez pour appartenir pleinement à notre vie publique.

La loi Molac de 2021 en a fourni une démonstration presque parfaite. Le Parlement avait voulu renforcer leur protection et ouvrir davantage la voie à l’enseignement immersif, mais le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition en estimant que, dès lors qu’une langue régionale devenait la langue principale d’enseignement et de communication au sein d’un établissement assurant le service public, elle se heurtait à l’article 2. La langue régionale peut donc être enseignée, encouragée, célébrée, inscrite au patrimoine de la France ; il subsiste néanmoins un seuil au-delà duquel notre vieille conception de l’unité nationale retrouve ses réflexes.

C’est ici que revient cette Charte européenne que j’avais évoquée en parlant de la Corse. La France l’a signée en 1999 et, vingt-sept ans plus tard, elle ne l’a toujours pas ratifiée. Le Conseil constitutionnel avait estimé dès cette époque que certaines de ses dispositions heurtaient plusieurs principes de notre ordre constitutionnel. L’affaire dépasse largement la linguistique. Elle touche à quelque chose de plus profond dans notre manière française de concevoir la Nation : la République reconnaît des individus égaux, mais se méfie des communautés ; elle reconnaît des circonscriptions administratives, mais regarde avec davantage de suspicion les territoires culturels ; elle accepte volontiers une langue régionale comme héritage commun, mais devient plus nerveuse dès que ses locuteurs pourraient prétendre tirer de cette langue autre chose qu’une pratique culturelle personnelle.

On peut comprendre d’où vient cette prudence. On peut aussi se demander si elle ne finit pas parfois par ressembler à une peur devenue largement théorique. Car personne ne propose sérieusement de remplacer le français par le provençal à la préfecture du Var, pas davantage que par le nissart à Nice. Le français n’est plus menacé par nos langues régionales ; c’est exactement l’inverse. Et c’est peut-être ce qui rend notre prudence institutionnelle si étrange : nous continuons parfois à nous défendre contre des langues que nous avons déjà presque réussi à faire disparaître.

Mais au fond, ce n’est peut-être même plus à l’État que revient la question essentielle. Une phrase m’accompagne depuis très longtemps. Elle vient de Morvan Lebesque qui, en 1970, publiait Comment peut-on être Breton ?, dont Tri Yann reprendra quelques années plus tard un passage dans La Découverte ou l’Ignorance. Lebesque y pose une question qui paraît simple : qu’est-ce donc qu’être Breton ? Il écarte la pureté, la race, les papiers. Français, il l’est par l’état civil ; Breton, c’est autre chose, quelque chose qui relève de la conscience. Il formule alors cette phrase magnifique : « La Bretagne n’a pas de papiers. »

Tout est presque là. La Bretagne existe parce que, génération après génération, des hommes et des femmes continuent de se reconnaître en elle. La Provence non plus n’a pas de papiers, et le pays niçois n’en a pas davantage. Bien sûr, il existe des départements, des régions, des communes et des préfectures. L’administration française excelle à tracer des lignes. Mais un territoire culturel existe aussi parce que quelqu’un connaît une chanson, le nom ancien d’une colline, la manière dont on disait une chose avant que l’usage ne s’efface, et surtout parce que quelqu’un juge encore important de transmettre cela à celui qui vient après lui.

C’est probablement pour cette raison que La Découverte ou l’Ignorance m’habite depuis si longtemps. J’ai grandi sur la Côte d’Azur niçoise et je vis aujourd’hui dans le Var provençal. Je ne ressens aucun besoin d’établir un certificat d’origine pour expliquer ce que ces deux terres représentent pour moi ; au fond, Lebesque avait déjà répondu. Une appartenance culturelle n’est pas nécessairement ce dont on hérite, elle est aussi ce dont on prend conscience. Et si une identité culturelle n’existe que lorsqu’une génération accepte de la reconnaître, une langue commence peut-être à disparaître moins au moment où meurt son dernier locuteur que lorsque la génération suivante ne voit plus de raison de l’apprendre.

Nous revenons alors à cette école de 1880, mais par un autre chemin. Pendant longtemps, la découverte avait un coût. Découvrir que l’on parlait provençal, nissart, breton ou corse, c’était aussi découvrir que la langue du diplôme, de l’administration et de la réussite se trouvait ailleurs. Beaucoup de parents firent donc un choix parfaitement rationnel en offrant à leurs enfants la langue de l’avenir plutôt que celle de leurs grands-parents. Aujourd’hui, le rapport s’est presque inversé. La République ne sanctionne évidemment plus les enfants parce qu’ils parlent provençal dans une cour d’école, elle inscrit même les langues régionales dans son patrimoine, mais demeure cette question que Lebesque posait il y a plus d’un demi-siècle : des enfants naissent aujourd’hui en Bretagne, en Corse, à Nice ou en Provence ; seront-ils Bretons, Corses, Nissarts ou Provençaux ? L’état civil ne répondra pas, la Constitution non plus. Ce sera, pour chacun d’eux, la découverte ou l’ignorance.

C’est peut-être là que commence réellement la responsabilité d’une génération, et je le mesure ici, au Thoronet. Il existe encore des gens qui parlent provençal, nous avons notre Parlam Provençau, et il arrive qu’une séance se termine en chansons. On entend encore des mots, des accents, des expressions qui n’ont pas tout à fait disparu. Mais il suffit aussi de regarder qui les parle réellement pour comprendre que la question n’est plus celle d’une quelconque concurrence avec le français ; elle est celle de la transmission. Elle l’était déjà l’autre soir devant Corsu Mezu Mezu. Une langue peut remplir un stade, faire chanter une foule et émouvoir une génération qui ne la maîtrise plus complètement, ce qui est déjà immense, mais entre chanter quelques refrains dans la langue de ses grands-parents et pouvoir transmettre cette langue à ses enfants, il reste un monde.

Je me retrouve ainsi entre le nissart de la terre où j’ai grandi et le provençal de celle où je vis aujourd’hui, deux expressions d’un monde de langue d’oc dont je laisserai volontiers aux linguistes et aux militants le soin de fixer les frontières exactes. Le résultat, lui, est beaucoup plus difficile à contester : ces langues sont devenues fragiles, et nous les aimons désormais beaucoup. Nous leur consacrons des cours, des conférences, des fêtes, des chants, des associations ; nous installons des plaques bilingues, nous les faisons entrer dans la Constitution, nous accomplissons en somme tout ce que l’on sait faire pour un patrimoine.

Reste peut-être à décider si nous voulons encore en faire des langues.

Car une langue ne vit pas parce qu’un texte juridique affirme qu’elle appartient au patrimoine de la France. Elle vit lorsque quelqu’un commande un verre avec elle, lorsqu’un enfant se fait gronder avec elle, lorsqu’on raconte une mauvaise histoire dans un café, que l’on se dispute, que l’on plaisante, que l’on tombe amoureux ou que l’on chante faux sans que personne ne songe une seconde qu’il est en train de « préserver un patrimoine ».

Une langue est véritablement vivante lorsqu’on oublie qu’il faudrait la sauver.

Le reste ressemble déjà un peu à un musée.

Et, ces derniers temps, je me méfie de plus en plus de ce que nous décidons de mettre au musée.

la langue italienne de l’unite à nos jours

Paroles la découverte ou l’ignorance

ordonnance de villers cotterets et la construction administrative francaise