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Tant qu’on chante, la culture est vivante

Je dois faire un aveu : je n’aime guère le football. Quant à l’Olympique de Marseille, autant dire qu’il ne risque pas de provoquer chez moi ces élans mystiques dont le Vélodrome est coutumier.

Il faut dire que j’ai grandi sur la Côte d’Azur et fait mon lycée à Nice. Forcément, dans cette petite géographie sentimentale du Sud-Est, la capitale du Comté et la capitale provençale ont toujours été vécues comme des sœurs ennemies. Une rivalité ancienne, parfois parfaitement dérisoire, et donc absolument indispensable.

Il fallait par conséquent une singulière conjonction des astres pour que je regarde un jour le Vélodrome avec une certaine tendresse.

Patrick Fiori y est parvenu. Non pas avec un ballon, mais avec une île.

Et quelle île.

Car il y a dans Corsu Mezu Mezu quelque chose qui dépasse assez vite le concert, les chansons et même la succession impressionnante des artistes venus rejoindre Patrick Fiori. Ce qui se joue là est plus précieux : la démonstration tranquille qu’une culture peut être profondément enracinée sans être enfermée.

La Corse possède cette force assez rare. Elle n’a pas besoin que l’on explique longuement qu’elle possède une identité : elle la parle, elle la chante, elle la transmet. Elle peut être ombrageuse, volontiers excessive, certainement jalouse de ce qui la constitue. Mais elle est vivante. Et c’est justement parce qu’elle est vivante qu’elle peut accueillir les autres sans avoir le sentiment de disparaître.

C’est, me semble-t-il, toute l’intelligence de la démarche de Patrick Fiori.

Avec Corsu Mezu Mezu, il ne convoque pas la Corse pour en faire un joli décor méditerranéen. Il ne transforme pas davantage ses chants en objets patrimoniaux que l’on présenterait avec toutes les précautions dues aux choses anciennes. Il fait exactement l’inverse : il ouvre les portes.

Il les ouvre, certes. Mais il serait injuste de laisser croire qu’il fut le premier à le faire.

Bien avant Patrick Fiori, les frères Bernardini et I Muvrini avaient déjà fait voyager les chants et la langue corses bien au-delà des rivages de l’île. Ils avaient compris que l’ouverture au monde n’impliquait pas nécessairement l’effacement de ce que l’on est. On peut chanter avec d’autres, mêler les voix et les influences, franchir les frontières sans abandonner sa langue sur le quai.

Ma propre rencontre avec la musique corse s’était faite ailleurs.

Mes premières écoutes me ramènent plutôt à Petru Guelfucci, à Canta u Populu Corsu, à Arcusgi. À cette génération d’artistes pour laquelle chanter en corse n’était pas seulement une affaire de répertoire ou de couleur locale. Il y avait derrière ces voix quelque chose de plus profond : la réappropriation d’une langue, d’une histoire, d’une identité que l’on refusait précisément de voir devenir un souvenir.

Et mon oreille n’était d’ailleurs pas exclusivement tournée vers la Méditerranée. À la même époque, elle écoutait aussi ce qui venait de Bretagne. Alan Stivell avait ouvert une autre fenêtre, fait entendre une autre langue, d’autres instruments, une autre mémoire, et montré lui aussi qu’une culture régionale pouvait sortir du cercle des initiés sans renoncer à ce qui la rendait singulière.

Avec le recul, ces écoutes n’avaient probablement rien de fortuit. De la Bretagne à la Corse, ce qui m’intéressait était déjà, sans que je sache vraiment le formuler, la même chose : des cultures que l’on disait volontiers régionales et qui refusaient de devenir résiduelles.

C’était le temps du renouveau culturel corse, avec ce qu’il pouvait avoir de passionné, de politique parfois, d’identitaire certainement. Il serait assez vain, quelques décennies plus tard, d’en gommer les aspérités. Elles appartiennent à son histoire.

Elles appartiennent aussi un peu à la mienne.

J’y retrouve l’un de mes vieux penchants : cette sympathie presque instinctive pour les cultures minoritaires, qu’elles soient niçoise, provençale, bretonne, corse, irlandaise ou écossaise. Des histoires très différentes, évidemment, mais une même obstination à ne pas devenir interchangeables.

Face aux centralismes, j’ai toujours préféré les accents.

C’est sans doute aussi parce que j’ai d’abord entendu cette Corse-là que Corsu Mezu Mezu m’intéresse aujourd’hui.

Entre Canta u Populu Corsu, Petru Guelfucci, Arcusgi, I Muvrini et ce Vélodrome rempli par Patrick Fiori, je ne vois finalement aucune rupture, mais plutôt le chemin parcouru. Les uns ont contribué à rendre à une culture la conscience et la fierté d’elle-même ; d’autres lui ont permis de regarder au-delà de l’île. Fiori peut aujourd’hui ouvrir encore davantage les portes parce que, derrière lui, la maison tient debout.

On ne s’ouvre véritablement aux autres que lorsque l’on sait encore d’où l’on parle.

C’est aussi ce qui évite à Corsu Mezu Mezu de devenir cette grande soirée de variétés vaguement méditerranéenne qu’elle aurait si facilement pu être. Les invités peuvent venir d’ailleurs, les arrangements évoluer, la scène être celle d’un stade marseillais : le centre de gravité demeure corse.

La culture n’y est pas convoquée comme un décor.

Elle reçoit.

On parle beaucoup aujourd’hui de sauvegarder les cultures régionales. Le mot lui-même m’a toujours laissé un peu perplexe. On sauvegarde un fichier, une collection, un monument menacé. Une culture, elle, ne devrait pas avoir besoin d’être sauvegardée : elle devrait avoir besoin d’être pratiquée.

La France a certes signé en 1999 la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Elle ne l’a toujours pas ratifiée. Notre Constitution reconnaît depuis 2008 que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Ce mot de patrimoine est révélateur : nous savons assez bien conserver les différences ; nous sommes parfois moins à l’aise lorsqu’elles prétendent simplement continuer à vivre.

Mais ce débat mériterait un autre billet.

D’autant qu’aujourd’hui même, avant de retrouver la Corse au Vélodrome par écran interposé, il y avait Parlam Provençau à la Pépie du Gueule Rouge, la pause terrasse d’Ô Bulles Carrées. Quelques personnes autour d’une table, du provençal que l’on parle, que l’on cherche parfois, que l’on retrouve, et surtout que l’on fait vivre.

La séance s’est terminée dans la joie, par des chants.

La coïncidence ne m’avait pas frappé tout de suite. Elle me paraît maintenant assez jolie : quelques heures plus tard, devant Corsu Mezu Mezu, je regardais plusieurs dizaines de milliers de personnes faire, à une tout autre échelle, quelque chose qui n’était finalement pas si différent.

Parler, chanter, transmettre.

Ce soir-là, au Vélodrome, la langue corse ne demandait à personne la permission d’exister.

Mais il faut reconnaître aux Marseillais une qualité qui, pour une fois, m’oblige à déposer les armes : ils savent ce qu’est une appartenance.
Il y avait donc peut-être une évidence à faire se rencontrer ces deux ferveurs. Celle d’un lieu où l’on porte habituellement des couleurs comme une seconde peau, et celle d’une île qui porte les siennes depuis plusieurs siècles.
Ce soir-là, le vert du maquis avait simplement remplacé le bleu et blanc.

Lorsque je revois Corsu Mezu Mezu, c’est cela qui me touche le plus. Bien davantage que la puissance de la production ou le prestige des invités : personne n’est venu assister à la conservation d’un patrimoine. On est venu chanter.

Voilà peut-être ce que devrait toujours être une mémoire vive : non pas le culte attendri de ce qui fut, mais la capacité de ce qui fut à continuer d’exister parmi nous, à se transformer juste assez pour être transmis sans jamais devenir méconnaissable.

Les Chorégies d’Orange m’avaient déjà inspiré cette réflexion devant un autre monument méditerranéen : les pierres ne restent véritablement vivantes que lorsque nous continuons à les habiter. Corsu Mezu Mezu raconte au fond la même chose, mais sans les pierres.

Ici, le monument est une langue, un répertoire, une manière de chanter ensemble, une certaine idée de l’île et cette étrange faculté qu’ont les cultures solidement enracinées de voyager sans perdre leur accent.

Patrick Fiori ne met donc pas la Corse sous cloche. Il lui donne un micro.

Le concert s’achève. Le Vélodrome redevient sans doute marseillais, ce qui, après tout, est son problème.

Je m’apprête à éteindre la télévision lorsque France 4 enchaîne avec le grand spectacle du Festival interceltique de Lorient.
Après la Corse, la Bretagne. Et avec elle les Irlandais, les Écossais, les Gallois et tous ces accents qui décidément s’obstinent.

Il y a des programmations qui ressemblent à des signes… alors, forcément, je reste encore un peu.