Jusqu’à la 80e minute
Il y a des matchs devant lesquels on se découvre soudain beaucoup moins connaisseur qu’on ne le croyait, et samedi, devant France-Australie, j’ai eu ce petit moment de faiblesse qui oblige à beaucoup d’humilité pour la suite : après cette incroyable succession de cartons en quelques minutes, j’ai pensé que le match était plié.
Pas compromis. Pas mal engagé. Plié.
À ma décharge, les Bleues avaient réussi quelque chose que l’on voit rarement sur un terrain de rugby : se retrouver à onze contre quinze. L’Australie menait 19 à 0, les Françaises semblaient avoir décidé de tester toutes les configurations possibles d’infériorité numérique et, avec cinq cartons au total, dont deux rouges, on pouvait raisonnablement commencer à penser à autre chose. Elles, manifestement, non.
C’est peut-être là que commence le véritable intérêt de ce match, car les Françaises sont revenues. Elles ont marqué avant la pause, puis encore après, grignoté leur retard, résisté, insisté, jusqu’à ce que Teani Feleu inscrive, à six minutes de la fin, l’essai d’une victoire qui paraissait franchement improbable une heure auparavant : 29 à 26. Entre-temps, puisqu’il fallait manifestement que cette rencontre échappe définitivement à toute forme de normalité, un bus avait pris feu à proximité du stade et retardé le début de la seconde période. J’avais cru le match terminé ; elles ne l’avaient manifestement pas compris, et j’aime assez cette idée.
Elle dit quelque chose du rugby que j’aime, pas seulement celui des grandes affiches, des stades pleins et des hymnes repris par 80 000 personnes, même si je serais mal placé pour bouder cette ferveur : j’ai adoré avoir la chance d’assister à une rencontre du RCT à Mayol, et il faut l’avoir vécu au moins une fois pour comprendre ce que ce stade représente ici. Mais j’aime aussi le rugby comme jeu, avec ce qu’il conserve encore d’imprévisible, d’obstiné et parfois d’un peu fou. D’ailleurs, quelques heures auparavant, il s’était déjà passé quelque chose d’assez remarquable à Exeter : les Canadiennes, finalistes de la dernière Coupe du monde, retrouvaient les Anglaises qui les avaient battues en finale. Les Red Roses étaient championnes du monde et restaient sur quarante victoires consécutives. Quarante. Le Canada leur a imposé un match nul, 26 partout.
Et plus tôt encore, l’Italie avait largement battu le Japon, 55 à 21, inscrivant neuf essais dans un match que l’on aurait eu tort de considérer comme un simple lever de rideau. En quelques heures, Italie-Japon, Angleterre-Canada puis France-Australie avaient ainsi raconté trois histoires complètement différentes : neuf essais italiens dans le premier, la série presque invraisemblable des Anglaises interrompue dans le deuxième, et un scénario franchement improbable dans le troisième. Une assez belle journée de rugby, finalement ; de rugby féminin, certes, mais surtout de rugby.
C’est aussi pour cela qu’à La Pépie du Gueule Rouge, la pause terrasse d’Ô Bulles Carrées, j’essaie de montrer du rugby. Je dis bien « du rugby ». Je n’ai pas Canal+, donc le Top 14 échappe pour l’essentiel à l’exercice, mais, pour le reste, dès qu’une diffusion est accessible, j’essaie de laisser une place aux matchs des jeunes, au rugby féminin, au rugby à 7 et aux compétitions que l’on regarde moins spontanément. Avec un succès, reconnaissons-le, assez variable.
Car il existe chez nous une curieuse définition du supporter de rugby. On aime énormément le rugby, à condition qu’il soit joué à quinze, de préférence par des hommes et, s’il s’agit d’une rencontre internationale, par le XV de France. Dans le Var, on peut naturellement ajouter le RCT à la liste des exceptions sacrées ; pour le reste, l’enthousiasme devient parfois plus mesuré. Ce n’est d’ailleurs pas un reproche : chacun regarde ce qui lui plaît et un pub provençal n’est certainement pas l’endroit où distribuer des brevets de bonne conduite rugbystique. Mais cela m’amuse, parce qu’un samedi comme celui-ci rappelle justement tout ce que l’on risque de manquer lorsque l’on réduit le rugby à quelques rendez-vous consacrés.
Un match féminin peut offrir tout ce que nous prétendons chercher lorsque nous regardons du rugby : du combat, des fautes, des décisions arbitrales que l’on commente depuis sa chaise avec une compétence absolument incontestable, du suspense, des essais, du caractère et, parfois, un scénario qu’aucun scénariste raisonnable n’aurait osé proposer. Le rugby à 7 en montre une autre facette, faite de vitesse, d’espace et d’évitement ; les jeunes en révèlent encore une autre, celle du jeu avant qu’il ne soit complètement poli par les systèmes ; quant au rugby féminin, il développe progressivement sa propre histoire, ses figures, son public et sa culture. Ce ne sont pas des versions secondaires du rugby, destinées à nous faire patienter en attendant que commence le « vrai » match. C’est le rugby.
Peut-être avons-nous simplement pris de mauvaises habitudes de spectateurs. Les diffuseurs, les calendriers et les compétitions dominantes nous ont appris à concentrer notre attention sur quelques rendez-vous et, à force, nous avons fini par confondre ce qui est le plus exposé avec ce qui mérite d’être regardé. Le reste, il faut parfois aller le chercher. Je passe d’ailleurs beaucoup plus de temps qu’on ne pourrait l’imaginer à fouiller les programmes : entre les chaînes de télévision classiques, YouTube, RugbyPass et quelques diffusions que l’on découvre presque par hasard, je cherche les matchs accessibles et leurs horaires, simplement pour essayer d’élargir un peu le champ des possibles.
C’est presque devenu un petit travail de programmation, non pas parce que je prétendrais que tout mérite d’être regardé, encore moins parce que j’aurais l’ambition de convertir qui que ce soit, mais simplement pour que l’écran de notre petit pub provençal puisse, de temps en temps, montrer une autre facette de ce sport que celle que l’on aurait spontanément regardée chez soi.
Alors, à La Pépie, je continuerai probablement à mettre sur l’écran un France féminin, un tournoi à 7, des jeunes ou une rencontre dont personne ne connaissait l’horaire une heure auparavant, devant lesquels certains passeront sans même tourner la tête. Parfois nous serons trois à regarder, parfois davantage et, peut-être, quelqu’un venu simplement boire un verre restera-t-il cinq minutes de plus parce qu’il se passe quelque chose sur le terrain. C’est largement suffisant, parce qu’après tout, un pub provençal sert aussi à cela : partager un verre, une conversation, un match et, de temps en temps, tomber par hasard sur quelque chose que l’on n’était pas venu chercher.
Et samedi, devant ces Françaises réduites à onze, menées 19 à 0 et promises, pensais-je, à une longue fin d’après-midi, j’ai moi-même reçu une petite leçon.
La prochaine fois que je penserai qu’un match est plié, je commanderai simplement un autre verre, je continuerai à papoter avec les clients et les amis de La Pépie, comme je l’ai fait ce soir-là, mais je garderai tout de même un œil sur l’écran jusqu’à la 80e minute.




