L’Art déco avait-il un accent méditerranéen ?

Mon intérêt pour l’architecture et les arts m’a très tôt conduit vers l’Art nouveau, puis vers l’Art déco. J’ai appris à en reconnaître les formes bien avant que mes voyages et mes déplacements professionnels ne me permettent de les retrouver dans différentes villes européennes.

Spontanément, j’associe l’Art déco à Paris. Je pense notamment au Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, non loin de la rue Bayard où je travaillais au sein du groupe de presse du même nom. Son architecture annonçait déjà, avant la Première Guerre mondiale, une partie des recherches esthétiques qui allaient marquer les décennies suivantes.

D’autres villes me viennent également à l’esprit. Roubaix, où mes années professionnelles dans le Nord m’ont donné plusieurs occasions de visiter La Piscine, cet ancien établissement de bains municipaux devenu musée d’art et d’industrie. Bruxelles aussi, dont j’ai souvent arpenté les rues, et où l’Art déco côtoie un remarquable patrimoine Art nouveau.

Et puis il y a Nice.

Ayant grandi à proximité, je connais depuis longtemps ces immeubles aux lignes géométriques et ces façades qui témoignent encore de l’essor touristique de l’entre-deux-guerres. À force de les côtoyer, on finit parfois par ne plus les remarquer. Pourtant, cet Art déco de villégiature raconte une histoire assez différente de celle que l’on rencontre dans les villes industrielles du Nord.

C’est ce contraste qui m’est revenu à l’esprit en découvrant la présentation de l’exposition Art nouveau – Art déco. Marseille au cœur des styles, actuellement proposée au château Borély.

Je n’ai pas encore visité cette exposition, mais elle fournit une belle occasion de revenir sur une question qui dépasse largement les collections présentées : l’Art déco, mouvement international par excellence, avait-il véritablement un accent méditerranéen ?

Une modernité qui n’a pas oublié les artisans

On présente volontiers l’Art déco comme le successeur de l’Art nouveau. Aux courbes végétales auraient succédé les lignes géométriques, avant que l’architecture moderne ne pousse plus loin encore le dépouillement.

L’histoire est évidemment moins simple. Les goûts évoluent progressivement, et les artistes ne renoncent pas du jour au lendemain à leurs habitudes. L’exposition parisienne de 1925 a donné une visibilité considérable à l’Art déco, mais les recherches qui l’ont nourri étaient engagées depuis longtemps.

Ce qui m’intéresse particulièrement dans ce mouvement, c’est sa manière d’accompagner la modernité industrielle sans renoncer au travail de la matière. Les formes se simplifient, mais les savoir-faire des artisans restent essentiels. Le ferronnier conserve sa place dans l’architecture, tandis que le verrier trouve de nouvelles possibilités dans les procédés de fabrication.

L’Art déco ne s’est d’ailleurs jamais limité aux bâtiments. On le retrouve jusque dans les objets les plus familiers.

La parfumerie en offre un bel exemple, dont on peut découvrir plusieurs témoignages en visitant le Musée international de la Parfumerie de Grasse. Ses collections permettent de suivre l’évolution des flacons et de constater combien leur dessin accompagne les changements du goût.

Le travail de René Lalique illustre particulièrement bien cette transformation. Issu d’un univers encore marqué par l’Art nouveau, il contribue à renouveler l’apparence des flacons de parfum, notamment à travers sa collaboration avec François Coty.

Le verre moulé permet de reproduire des créations élaborées, dont la qualité esthétique participe désormais pleinement à l’identité du parfum.

Je trouve assez remarquable que l’on puisse retrouver, dans un objet aussi modeste par ses dimensions, les préoccupations artistiques d’une époque entière.

Et cette rencontre entre création et industrie va nous conduire bien au-delà des parfumeries grassoises.

Quand la Méditerranée devenait une promesse de voyage

Parmi les réalisations évoquées dans la documentation de l’exposition marseillaise figure la reconstitution d’un compartiment du Côte d’Azur Pullman Express, aménagé à la fin des années 1920.

René Lalique et sa fille Suzanne avaient participé à la décoration de ces voitures, où le travail du verre contribuait au raffinement de l’aménagement intérieur.

Nous sommes évidemment dans l’univers d’une clientèle privilégiée, pour laquelle le déplacement constitue déjà une forme de loisir. Le voyage ne commence plus à l’arrivée. Il débute dès l’installation dans le compartiment.

Mais cette nouvelle manière de voyager ne se diffusait pas seulement à bord des trains.

Les affiches ferroviaires du réseau PLM, Paris-Lyon-Méditerranée, ont largement contribué à construire l’image touristique du Midi. Je pense notamment aux compositions de Roger Broders, dont les paysages aux couleurs franches et les perspectives simplifiées appartiennent à cette grande période du graphisme publicitaire.

On y découvre une Côte d’Azur presque idéale, débarrassée de ce qui pourrait contrarier la promesse du séjour. La mer y prend des couleurs éclatantes et les stations balnéaires deviennent des destinations de rêve.

Ces affiches ne se contentaient plus d’annoncer une liaison ferroviaire. Elles invitaient déjà à imaginer les vacances que l’on allait y passer.

Marseille occupait une place singulière dans cette circulation des voyageurs et des influences. Son port ouvrait d’autres horizons, tandis que les grandes compagnies maritimes confiaient elles aussi la décoration de leurs paquebots à des artistes reconnus.

L’Art déco participait ainsi à une certaine représentation du progrès, où les nouvelles techniques s’accompagnaient d’un souci esthétique destiné à rendre la modernité désirable.

Et sur la Côte d’Azur, cette promesse du voyage trouvait naturellement son prolongement dans les établissements destinés à accueillir les visiteurs.

Nice, ou l’Art déco de villégiature

Le Palais de la Méditerranée demeure probablement l’une des expressions les plus connues de cette époque à Nice.

Inauguré sur la promenade des Anglais à la fin des années 1920, il témoigne de l’ambition d’une station touristique qui entendait séduire une clientèle internationale. Son architecture monumentale participe pleinement à cette recherche de prestige.

Il y a une certaine cohérence à rapprocher le Palais de la Méditerranée du Côte d’Azur Pullman Express. Ils appartiennent à la même époque et s’adressent, pour une part, au même public. Le raffinement du voyage trouvait son prolongement dans celui des établissements de loisirs.

Mais cet héritage ne se limite pas aux grandes réalisations.

On en retrouve les traces dans des immeubles résidentiels plus ordinaires, parfois dans une ferronnerie ou un hall d’entrée dont la décoration a traversé les décennies. Ces détails constituent une part du paysage urbain auquel je suis habitué depuis l’enfance.

Il faut néanmoins rester prudent. Tous les immeubles construits durant l’entre-deux-guerres ne relèvent pas de l’Art déco. Certaines façades empruntent davantage au modernisme, dont les recherches architecturales se développent à la même époque.

Ces frontières entre les styles sont moins évidentes lorsqu’on observe les bâtiments dans la rue que lorsqu’on les retrouve classés dans un ouvrage d’histoire de l’art.

Et c’est précisément ce qui me fait hésiter à parler d’un véritable Art déco méditerranéen.

Le climat et les usages locaux ont certainement influencé certaines dispositions architecturales, mais les terrasses ou les grandes ouvertures n’ont pas attendu l’Art déco pour apparaître sur nos rivages.

Peut-être faudrait-il chercher la particularité de ces réalisations ailleurs, dans l’image que les villes souhaitaient donner d’elles-mêmes.

Des formes communes, des histoires différentes

Mes souvenirs de La Piscine de Roubaix offrent un contraste assez révélateur.

Cet ancien établissement de bains municipaux appartient à la même période que les grands équipements de loisirs de la Côte d’Azur. Pourtant, sa vocation était bien différente. Il répondait aux besoins d’une population ouvrière qui ne disposait pas toujours du confort sanitaire nécessaire à domicile.

L’architecture n’en avait pas moins fait l’objet d’une véritable recherche décorative, notamment autour du grand bassin et de ses vitraux.

À Nice, le Palais de la Méditerranée accueillait une clientèle aisée venue profiter des loisirs de la Riviera. À Roubaix, La Piscine participait à l’amélioration des équipements collectifs d’une ville industrielle.

Deux manières d’employer les formes de la modernité pour répondre à des réalités locales très différentes.

Cette question des expressions régionales me fait également penser au stile Liberty, nom donné en Italie à l’Art nouveau. À Palerme, notamment, il a trouvé une expression particulière, associée aux transformations de la société sicilienne du début du XXe siècle.

Le Liberty n’est pourtant pas exclusivement méditerranéen, puisqu’on le retrouve également dans le nord de l’Italie. Mais il possède une identité suffisamment affirmée pour avoir conservé sa propre appellation.

Peut-on observer quelque chose de comparable avec l’Art déco sur les rivages méditerranéens ?

Je n’en suis pas convaincu. Les réalisations de Marseille et de Nice appartiennent à un mouvement international dont les formes se retrouvent bien au-delà de notre région.

Le devenir de ce patrimoine nous rappelle d’ailleurs que ces bâtiments ne sont pas seulement les témoins d’un style.

À Nice, le Palais de la Méditerranée a perdu l’essentiel de sa construction d’origine, dont seules deux façades ont été conservées. À Roubaix, La Piscine a trouvé une seconde vie en devenant un musée.

Je pense également à la villa Cavrois, conçue par Robert Mallet-Stevens près de Roubaix. Elle appartient davantage au mouvement moderne qu’à l’Art déco proprement dit, mais sa restauration illustre une autre manière d’envisager la sauvegarde d’une architecture longtemps négligée.

Ces histoires différentes montrent combien notre regard sur les constructions du XXe siècle a changé. Ce qui semblait autrefois simplement démodé est devenu un patrimoine que l’on cherche désormais à préserver.

Alors, cet accent méditerranéen ?

En revenant à la question qui m’a conduit à écrire ce billet, je ne crois pas que l’on puisse véritablement parler d’un Art déco méditerranéen comme d’un mouvement possédant ses propres codes.

Les artistes et les architectes partageaient des références internationales, mais chaque territoire leur a donné des usages particuliers.

À Marseille, l’activité portuaire et commerciale favorisait les échanges. Sur la Côte d’Azur, le développement touristique offrait à l’Art déco un terrain particulièrement favorable pour accompagner l’affirmation d’un nouvel art de vivre.

Les affiches PLM ont contribué à fabriquer une représentation de cette Méditerranée que les voyageurs allaient découvrir. Les trains de luxe et les établissements de villégiature prolongeaient cette promesse.

Et à Grasse, les créations de la parfumerie rappellent que les arts décoratifs ont également accompagné le développement de savoir-faire profondément ancrés dans l’économie locale.

Avec le recul, je me demande si nous ne cherchons pas parfois à reconnaître une identité esthétique là où il faudrait simplement observer la manière dont chaque territoire s’est approprié les formes de son époque.

En parcourant aujourd’hui les rues de Nice, mon regard n’est plus tout à fait celui que je pouvais porter sur ces façades lorsque j’étais plus jeune. Mes voyages et la découverte d’autres architectures m’ont probablement appris à mieux les observer.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez paradoxal à vouloir désormais préserver les formes par lesquelles une génération entendait précisément afficher sa modernité.

Alors, l’Art déco avait-il un accent méditerranéen ?

Je serais tenté de penser qu’il parlait surtout une langue internationale, mais que chaque ville lui faisait raconter une histoire différente.

Et que sur les rivages de la Méditerranée, cette histoire avait souvent le goût du voyage.


Sources documentaires et pour aller plus loin

Musées de Marseille, Art nouveau – Art déco. Marseille au cœur des styles. Exposition du château Borély, jusqu’au 25 avril 2027.
https://musees.marseille.fr/exposition-art-nouveau-art-deco-borely

Théâtre des Champs-Élysées, Un siècle d’histoire : 1913-2013.
https://www.theatrechampselysees.fr/medias-hors-champs/article/un-siecle-histoire-1913-2013

Musée international de la Parfumerie, Grasse, De la Belle Époque aux Années folles : la parfumerie au tournant du XXe siècle.
https://www.museesdegrasse.com/sites/default/files/2020-12/DP%20Belles%20EpoquesFR_BD.pdf

Musée Lalique, Maquette du Côte d’Azur Pullman Express.
https://www.musee-lalique.com/oeuvre-du-mois/maquette-du-cote-dazur-pullman-express/

Musée des Arts Décoratifs, Paris, P.L.M. La Côte d’Azur, ses montagnes, affiche de Roger Broders.
https://collections.madparis.fr/en/document/transport-ferroviaire/627abab53edd9548006cb4b1

Ministère de la Culture, Nice : Palais de la Méditerranée.
https://www.culture.gouv.fr/regions/drac-provence-alpes-cote-d-azur/politique-et-actions-culturelles/architecture-contemporaine-remarquable-en-provence-alpes-cote-d-azur/le-label-architecture-contemporaine-remarquable-en-provence-alpes-cote-d-azur/label-acr-alpes-maritimes/nice/nice-palais-de-la-mediterranee

Musée La Piscine, Roubaix, histoire du musée et des anciens bains municipaux.
https://www.roubaix-lapiscine.com

Centre des monuments nationaux, histoire de la villa Cavrois.
https://www.villa-cavrois.fr

Encyclopédie Treccani, Liberty, histoire de l’Art nouveau italien.
https://www.treccani.it/enciclopedia/liberty/