Quand l’IA de votre voiture choisira votre prochaine halte au Thoronet

Il existe une particularité géographique au Thoronet qui m’interpelle depuis quelque temps. Notre village possède une abbaye cistercienne mondialement connue, mais celle-ci se trouve à près de six kilomètres du centre. Une distance qui pourrait paraître anecdotique si elle n’avait pas quelques conséquences sur la manière dont les visiteurs découvrent notre commune.

Pendant longtemps, les routes départementales et leur signalisation orientaient naturellement les automobilistes vers les villages. On traversait une rue principale, on apercevait quelques commerces ou une terrasse ombragée. On pouvait décider de s’arrêter, parfois sans l’avoir prévu. Les GPS ont progressivement modifié ces habitudes. Le conducteur renseigne une destination et suit l’itinéraire proposé, sans nécessairement se préoccuper des communes qu’il traverse ou, justement, qu’il évite.

Au Thoronet, selon leur provenance, les automobilistes qui se rendent à l’abbaye peuvent emprunter des routes qui contournent complètement le village. Les restrictions de circulation applicables à certains véhicules, notamment les poids lourds et les autocars, peuvent également influencer les trajets. Un touriste peut ainsi visiter l’abbaye du Thoronet sans avoir jamais aperçu une rue du Thoronet.

Je n’ai pas de statistiques permettant de mesurer l’ampleur du phénomène. Mais, en observant la vie commerciale locale, j’ai le sentiment que cette séparation entre notre principal site touristique et le centre de la commune est devenue une réalité avec laquelle nous devons composer.

Cette situation m’est revenue à l’esprit en découvrant les annonces faites par Google les 20 et 21 octobre derniers. L’entreprise poursuit l’intégration de Gemini, son intelligence artificielle conversationnelle, dans les systèmes de navigation automobile.

Nous connaissions déjà le GPS qui choisit notre itinéraire. Voici maintenant l’assistant qui pourrait nous suggérer les endroits où nous arrêter.

Quand le voyageur ne cherche plus lui-même

Le 20 octobre, Google a présenté une nouvelle étape de l’intégration de Gemini dans Android Auto et les véhicules équipés de ses services. Une fonctionnalité baptisée Personal Intelligence permet, avec l’accord de l’utilisateur, de rapprocher des informations issues de ses applications pour personnaliser les réponses. L’entreprise évoque notamment le cas d’un conducteur recherchant un restaurant sur son trajet, auquel l’assistant pourrait proposer des établissements correspondant à ses habitudes.

Le lendemain, une autre évolution était annoncée : l’arrivée de Gemini dans Google Maps sur Apple CarPlay. Le conducteur peut rechercher des établissements, poser des questions et adapter son itinéraire en dialoguant avec l’assistant.

Ces deux fonctions sont distinctes. La personnalisation fondée sur les données privées n’est pas encore disponible dans l’Espace économique européen. Quant à l’intégration dans Google Maps sur CarPlay, son déploiement a commencé aux États-Unis, avec une extension internationale annoncée.

Nous sommes donc encore loin d’un usage généralisé sur les routes françaises. Mais les possibilités qui se dessinent méritent réflexion.

Imaginons un couple venu visiter l’abbaye du Thoronet. Après sa visite, il souhaite déjeuner ou acheter quelques produits régionaux avant de reprendre la route. Plutôt que de consulter une carte, il pourrait simplement demander à son assistant de lui trouver une bonne adresse à moins de dix minutes de son itinéraire.

L’assistant proposerait alors quelques établissements, éventuellement accompagnés d’un détour. Le conducteur n’aurait plus nécessairement à examiner une liste de résultats ni à comparer plusieurs adresses.

Le centre du Thoronet pourrait parfaitement figurer parmi les haltes suggérées. Mais un établissement situé dans une commune voisine pourrait tout aussi bien être privilégié.

Pour les petits commerces, cette évolution pourrait ouvrir une possibilité intéressante. Jusqu’à présent, attirer un visiteur de passage suppose souvent qu’il ait préparé son déplacement, découvert l’établissement sur Internet ou simplement emprunté la bonne rue. Un assistant embarqué pourrait provoquer cette rencontre au moment où le voyageur exprime un besoin, alors qu’il se trouve encore à quelques kilomètres.

Je pense notamment aux producteurs qui vendent directement à la propriété ou aux artisans dont l’atelier se trouve à l’écart des circuits touristiques habituels. Ils ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour mener des campagnes publicitaires, alors qu’ils pourraient parfaitement répondre à une demande formulée par un voyageur de passage.

Une recommandation correspondant à une intention d’achat précise, dans un périmètre géographique immédiatement accessible, pourrait avoir davantage de valeur commerciale qu’une publicité vue plusieurs jours auparavant. Encore faudra-t-il que le visiteur s’arrête réellement, et que cette halte se transforme en achat.

Une nouvelle concurrence pour attirer les visiteurs ?

Le système qui contribue aujourd’hui à faire contourner le village pourrait demain contribuer à y ramener des visiteurs. Mais il pourrait tout aussi bien les en éloigner davantage, si d’autres acteurs économiques ou des territoires voisins, plus attentifs à ces nouveaux usages, investissent rapidement cette nouvelle manière de faire connaître leurs activités.

Nous connaissons déjà les effets de la concurrence pour apparaître dans les premiers résultats des moteurs de recherche. Pourquoi en irait-il autrement lorsque les assistants embarqués commenceront à suggérer les lieux où s’arrêter ?

Sur une carte, l’automobiliste peut examiner plusieurs établissements et faire son choix. Avec une interface vocale, cette sélection pourrait se réduire considérablement. On imagine mal un conducteur écouter une énumération de quinze restaurants ou producteurs. Il attendra probablement quelques propositions correspondant à sa demande.

Nous ne connaissons pas précisément les critères qui détermineront les recommandations de ces assistants, ni la place que pourront éventuellement y occuper les dispositifs publicitaires. Mais leur capacité à orienter les consommateurs pourrait donner une importance nouvelle à la manière dont les entreprises sont décrites sur Internet.

Prenons un domaine viticole proposant de la vente directe. Son propriétaire dispose peut-être d’un site Internet, d’une fiche Google et de références dans plusieurs annuaires touristiques. Encore faut-il que les informations correspondent à la réalité.

Un établissement peut recevoir uniquement sur rendez-vous, modifier ses horaires selon la saison ou ne pas disposer d’un point de vente accessible en permanence. Dans nos villages provençaux, ces situations sont courantes. Pour un voyageur qui se trouve à quelques kilomètres, une information erronée peut suffire à transformer une recommandation en déplacement inutile.

La qualité des données décrivant une activité pourrait ainsi prendre une valeur commerciale accrue. Le fait de pouvoir expliquer précisément ce que l’on produit, ce que l’on vend et dans quelles conditions on accueille les visiteurs pourrait faciliter la découverte d’établissements qui restent aujourd’hui peu visibles.

Cette perspective me paraît intéressante, même si elle soulève une difficulté bien connue des petites entreprises : maintenir sa présence numérique représente déjà du travail. Ajouter une nouvelle interface à renseigner ne serait pas forcément un progrès. L’intérêt serait plutôt que les informations existantes puissent être comprises et réutilisées par différents services.

Les organismes touristiques possèdent également une connaissance précieuse des établissements de leur territoire. Chez nous, la promotion touristique relève de la communauté de communes Cœur du Var et de son office de tourisme intercommunal, qui couvre onze communes. Cette organisation permet de promouvoir une destination plus vaste, avec ses différents lieux de visite et ses activités économiques.

Reste que les visiteurs ne se répartissent pas nécessairement selon les limites administratives ni selon les priorités retenues pour promouvoir une destination. Faire connaître l’abbaye du Thoronet et donner envie de parcourir les quelques kilomètres qui la séparent des commerces du village sont deux démarches assez différentes.

Avec les assistants embarqués, cette distinction pourrait prendre une importance nouvelle. Un territoire peut être parfaitement identifié comme destination touristique sans que ses établissements bénéficient tous de la même visibilité. Et les initiatives susceptibles de corriger ces écarts ne viendront pas nécessairement de l’échelon auquel la promotion touristique a été confiée.

Du détour suggéré au client qui entre dans la boutique

Pour un commerçant installé dans un village, ces évolutions dépassent les considérations techniques.

Le Thoronet possède une attractivité touristique réelle grâce à son abbaye. Mais la fréquentation du monument ne garantit pas celle des établissements du centre. Entre un visiteur qui reprend directement la route et celui qui décide de prolonger son passage par un déjeuner ou quelques achats, les retombées économiques sont très différentes.

Dans un commerce de proximité, quelques clients supplémentaires peuvent compter, particulièrement lorsque l’activité dépend fortement de la saison touristique. Un visiteur qui découvre un caviste au moment où il cherche une bouteille à rapporter de ses vacances représente une occasion commerciale bien plus concrète qu’une simple consultation de page sur Internet.

Les plateformes numériques produisent déjà de nombreux indicateurs : consultations de fiches, clics vers un site Internet ou demandes d’itinéraire. Ces chiffres ne permettent pas toujours de savoir combien de personnes sont effectivement entrées dans un commerce ni quelle recette supplémentaire en a résulté.

Avec les assistants automobiles, cette distinction restera essentielle. Une recommandation formulée à quelques kilomètres d’un établissement pourrait provoquer une visite presque immédiate. Elle pourrait aussi rester sans conséquence si le conducteur change d’avis, ne trouve pas à stationner ou découvre que le commerce est fermé.

Il faudra également comprendre si cette nouvelle visibilité demeure accessible aux établissements indépendants ou si elle finit par reproduire les mécanismes publicitaires que nous connaissons déjà. Un petit producteur pourrait difficilement soutenir une concurrence financière permanente avec des enseignes disposant de budgets importants.

Je serais néanmoins assez curieux de voir comment ces usages évolueront. La possibilité de recommander une activité à partir de ce qu’elle propose réellement, au moment où un consommateur exprime un besoin, pourrait ouvrir des perspectives intéressantes pour des commerces dont la clientèle ne se trouve pas nécessairement à proximité toute l’année.

Cela suppose que les assistants sachent reconnaître leurs particularités et ne privilégient pas systématiquement les établissements les plus connus.

Nous n’en sommes pas encore là. Tous les automobilistes ne souhaiteront pas converser avec leur voiture, et beaucoup continueront à préparer leurs déplacements ou à s’arrêter au hasard d’une découverte.

Mais les GPS ont déjà modifié notre manière de traverser les territoires. Nous suivons volontiers leurs indications sans toujours regarder les villages que nous contournons.

Je le constate à ma manière au Thoronet, où l’on peut venir de loin pour visiter notre abbaye sans jamais découvrir le centre du village qui lui donne son nom.

Je ne sais pas si les assistants embarqués inverseront un jour cette tendance. Ils pourraient aussi l’accentuer, en orientant davantage les voyageurs vers les établissements et les territoires qui auront su se rendre visibles dans ces nouveaux environnements.

Il y a quelque chose d’assez singulier à imaginer que la technologie qui permet aujourd’hui d’éviter certaines rues pourrait demain décider qu’elles méritent un détour. Ou qu’il vaut mieux poursuivre sa route vers le village suivant.


Pour aller plus loin

Google, 20 octobre 2026
Get hands-free personalized help on the road with Gemini. Présentation de Personal Intelligence et des nouveaux usages de Gemini dans l’automobile.
https://blog.google/products-and-platforms/platforms/android/android-auto-cars-with-google-built-in-gemini-personal-intelligence/

9to5Google, 21 octobre 2026
Google Maps on CarPlay rolling out Gemini when navigating. Présentation de la recherche conversationnelle dans Google Maps sur Apple CarPlay.
https://9to5google.com/2026/10/21/google-maps-carplay-gemini/

Office de tourisme intercommunal Cœur du Var
Présentation des onze communes et des activités touristiques du territoire.
https://www.coeurduvartourisme.com/

Google Search Central
Documentation sur les données structurées décrivant les établissements locaux.
https://developers.google.com/search/docs/appearance/structured-data/local-business?hl=fr